LOVE CELEBRATION

Rencontre Anaël et Rob’

Narration de Michèle

Dans le même genre, Anaël a rencontré tout à fait par hasard un romancier Robert il s’appelle mais il préfère qu’on l’appelle Rob’ un sacré gaillard ce phénomène littéraire un dévastateur cynique plutôt que sage parce qu’Anaël quand il n’est pas sur le terrain politique il s’accorde de longues périodes à l’écart du monde et de lui-même il va à la rencontre d’autorités religieuses ou métaphysiques dirons-nous mais un jour au hasard d’une halte dans une station balnéaire à Nice m’a-t-il dit on se demande pourquoi peut-être pour observer les mœurs des riches vacanciers dans une ville très à droite, et il tombe sur ce garçon déluré et assez facétieux pour le prendre en estime et ce Robert dit Rob’ qui traîne une très mauvaise réputation surtout celle de n’aimer personne, sinon lui-même, eh bien de la manière la plus incongrue qui soit il est entré dans la vie d’Anaël à la vitesse d’un typhon alors oui je leur ai demandé à chacun comment ça se faisait et Robert m’a dit en parlant d’Anaël que cet espèce de prédicateur laconique exerçait des pouvoirs que si lui l’écrivain maudit et adulé à la fois trouvait tout à fait ridicules il reconnaissait que s’il était un Dieu ou quelque chose dans le genre un extra-terrestre un moraliste “de mes deux” a-t-il dit peu importait c’était son ami et Anaël lui il m’a dit qu’avec Rob’ tout prenait un tour relatif et ça ne lui déplaisait pas d’avoir un complice qui ne le vénérait pas et assez mordant, comme le très shakespearien Iago, dans ses sarcasmes pendant sa vie terrestre quand bien même celui-ci était chargé de tous les vices sauf celui de faire du mal aux autres et c’est surtout envers lui-même qu’il sacrifiait sa jeunesse en la consumant et aussi beaucoup contre la stupidité humaine qu’il combattait farouchement il disait par exemple :

« Faut que les gens se débarrassent des politiciens, des militaires, des patrons, tous des criminels ou des esclavagistes… faut qu’ils se débarrassent de tout ce qui les conduit à leur perte… ils sont tellement cons… qu’ils aillent acheter mes bouquins… au moins ça payera mes clopes… et le reste, bordel ! » 

Nice plage baie des Anges

Mais encore Robert pensait entendre et voir une vérité enfouie dans sa perdition intime comme dans son manque de confiance en lui ce qui lui faisait faire les pires conneries genre s’autodétruire se blesser souvent se rendre odieux fouler du pied ses plus grandes qualités et même s’il sait tout le mal qu’il se fait et si à la vérité il n’a pas vraiment envie de guérir de ses tares, en présence d’Anaël il semble mieux s’en accommoder et en les acceptant il s’en sert pour accentuer son personnage l’affiner et devenir une sorte d’icône masculine d’une grande impertinence et puisque nous sommes là encore dans un monde de fiction “réaliste” ayant pour sujet la littérature consciente la publicité faite autour de ses frasques a fait beaucoup vendre ses livres et il est considéré comme le fer de lance d’une nouvelle vague qui répand cette critique acerbe et directe de la société et de ses dirigeants, je n’ai pas à les nommer personnellement il faut lire ses livres ou voir ses interviews quand il est sobre.

La langue universelle

Narrateur

Lors de leur rencontre Robert avait l’âge des excès, Anaël aussi mais pas tout à fait de la même façon, il lui fallut auparavant se mettre en mode oubli de ce qu’il était, au moins temporairement. En tous les cas, ils s’en donnèrent à cœur joie. Rémi étant de la partie, ce soir-là il ne filma pas. Ces trois larrons en foire, par l’opération du Saint-Esprit, pardon, la narratrice ne voudrait surtout pas blasphémer car il s’agit aussi d’une expression populaire, donc ces trois-là se trouvèrent et partirent en virée comme un seul homme, comme on le dit aussi. Évidemment, avec Robert il fallait s’y attendre, une ribambelle de jeunes femmes les accompagna dans leur délire. L’esprit d’Anaël, si l’on peut dire cela, flottait néanmoins sur une équipée des plus enjouées. À chaque pas, comme un parterre de fleurs en avril attire les abeilles, passants, touristes, riverains, toute personne qui eût un regard pour cette joyeuse bande en goguette en abandonnait ses projets et suivait le mouvement comme prise d’un moment d’égarement. Enfin, égarement est un bien grand mot, et si meneurs et menés prirent racine pour la nuit sur la plage, c’était pour célébrer la dive bouteille et sa complice la musique. La foule venait de partout sans pour autant comprendre ce qu’elle faisait là. Les gens parlaient toutes les langues et se comprenaient. On fit des feux avec les chaises, les tables et les planchers en bois des terrasses des grands hôtels, manière pour les Niçois de se réapproprier la plage. La police, prévenue par les hôteliers, rappliqua pour mettre bon ordre à tout ça mais devant le nombre elle dut céder et appeler des renforts. Rémi avait sorti sa guitare, des musiciens approchèrent, entrèrent dans la danse, l’un d’eux brancha un ampli, un micro apparut, Robert l’attrapa et hurla : « Je suis la teuf ! », et là c’est vraiment parti en live sur toute la promenade des Anglais et sur la plage, plus personne n’avait peur de rien, ni des violences policières, et il y en eut, évidemment, ces gars-là ne comprennent rien à la fête, c’est plus fort qu’eux, dès que les gens s’amusent il faut qu’ils les tabassent, une vraie plaie sociale, mais ça ne dura pas, tout à coup ils disparurent, tous en même temps et la fête prit une tournure grandiose. Le lendemain, Nice Matin titra : « 50.000 fêtards mettent le feu à la ville », et Mouais, le journal dubitatif… quoique titra : « Les poulets s’envoient en l’air et n’en reviennent pas ».

Jumeaux Jumelles

Narration de Michèle

Ce même soir je les avais rejoints suite à un appel de Rémi coïncidence ou non nous vîmes débarquer à l’improviste Anaëlle et Jean, main dans la main, et pour dire c’était la première fois que Rémi voyait en même temps et au même endroit son frère et sa sœur moi ça m’était déjà arrivé mais je ne lui en avais pas parlé ni à Timothée non plus qui avait préféré rester au camping à jouer aux dominos avec d’autres vacanciers les tournées au pastaga tu vois donc il n’aura pas assisté à la scène enfin à cause de la ressemblance il fut admis pour tout le monde et même pour Jean qu’Anaëlle n’avait pas prévenu qu’ils ou elles étaient jumeaux ou jumelles c’est souvent ennuyant l’écriture inclusive mais si je dois relater cette soirée il faut que je réfléchisse à la tournure des évènements comme à celle de l’écriture car pour faire court tout le monde, et encore aujourd’hui, trouva cela normal bien que plus tard ce fut moins pratique pour les différencier lorsque l’on parlait d’elleux alors maintenant on prononce la syllabe féminine à la fin d’Anaëlle en appuyant sur le e.

Rêve party

Narratrice

Bref cette nuit-là il n’y a pas eu une seule personne qui ne voulût approcher Robert imaginez une célébrité du monde des lettres un écrivain maudit et adulé planétairement pour ce qu’il ose il est là en chair et en os pour de vrai lui ici à portée du regard là sur la plage il chante danse boit embrasse rit hurle gueule avec les gueux les riches les vioques les mômes les étudiants les ouvriers les touristes on se l’accapare on le porte en triomphe on trinque à ses scandales ses relations avec les plus sulfureuses des actrices des modèles hourra ses mots lancés au corps politique comme des fléchettes empoisonnées vers des cibles méritantes et tout à coup au milieu du chambard le voici levant les deux mains il demande silence et la foule se calme lentement on n’entend plus qu’un murmure d’où viennent ces éclairages nocturnes d’un ciel étrange et annonciateur c’est le suspens il va parler dire quelque chose il inspire les musiciens de plus en plus nombreux un groupe symphonique amplifié des cordes des cors du cuivre du bois de la résonance tout se tait c’est l’attente et Robert est debout sur une estrade devant le casino bingo il jette un œil à son nouvel ami Anaël qui s’étouffe de rire entouré de celles et ceux qu’il est venu observer alors oui il apprend une chose l’humanité est aussi faite pour le culte bachique à l’amour d’un soir et la féérie la décontraction et le lâcher prise et il regarde Rob’ cette sympathique canaille alors il lui envoie un souffle et Rob’ inspire une grande et large bouffée d’air et soudain alors que toutes les oreilles attendent il tonne de sa poitrine de chair…

LOVE CELEBRATION

LOVE CELEBRATION

LOVE CELEBRATION

… et de Casablanca à Tallin le rythme reprit de plus belle.

Enfant de l’amour

Narration dialoguée poésie

Une jeune femme, coupe garçonne, taches de rousseur aux pommettes, Converse aux pieds, jean et top denim, sac de toile à l’épaule, plutôt jolie, Cécile, des heures qu’elle danse, elle a fumé avec d’autres filles, elle est gaie, elle profite, elle est proche du feu, des musiciens, elle est dans la fête, elle s’approche d’un garçon, il est beau, elle ne sait pas pourquoi mais elle est attirée par lui, elle ose le lui dire, elle n’en revient pas, il rit, elle voudrait qu’il l’embrasse, il lui prend la main, elle l’enlace, il met la main dans ses cheveux courts, elle s’abandonne, il pose une lèvre mouillée sur l’une des siennes, elle porte sa main sur sa nuque, il la presse contre lui, ils s’écartent vont courir sur la plage, elle se dévêt, il ôte ses vêtements, elle est nue, lui aussi, elle s’enroule en lui dans les premières vagues, elle rit, elle est si heureuse, elle et lui nagent et rient, lui et elle s’embrassent sous l’eau, l’Un en elle, elle autour de Lui, elle ne sait pas qui Il est, elle jouit d’une jouissance inconnue, longue, douce, les minutes passent dans une succession d’orgasmes intarissables, elle s’accroche à lui de toutes ses forces, elle ne comprend pas, elle et lui sont sous l’eau en pleine lumière, elle respire sans respirer, il l’emmène dans les profondeurs de la mer et elle n’a pas peur, un banc de poissons évolue autour d’elle et lui, elle vit un coït permanent, ses yeux sont grands ouverts, elle voit ce garçon lumineux de beauté, il lui parle à l’oreille, elle entend ce qu’il lui dit, elle croit sans croire, il lui dit qu’elle saura bientôt, il est honoré de son cadeau, il lui dit qu’il l’aimera toujours, qu’il sera perpétuellement à ses côtés en souvenir de ce qu’elle vient de lui offrir, elle lui dit je veux un enfant de toi, il lui dit tu l’auras Je le veux, tu ne nous laisseras pas dis-moi elle demande, jamais il dit la rassure, mais tu vas t’en aller me laisser, non je ne t’abandonnerai pas ni ton Enfant notre Enfant qui aura un grand destin tu verras.

Dieu·e né·e incré·e

Quelqu’un monologue

Je me demandais…

Toi si tu es incréé ça veut dire que depuis toujours tu existes ça d’accord je peux éventuellement le concevoir rien qu’en le formulant surtout en m’épuisant à tenter de saisir ce que jamais du coup je ne pourrais comprendre pour autant ça ne me dit pas sous quelle forme tu es né·e incréé·e si tu veux mon avis est-ce que tu as vécu un jour même lointain la rencontre entre un spermatozoïde et un ovule tous les deux incréés eux aussi un fœtus dans son liquide amniotique un bébé emmailloté un petit garçon en pyjama un enfant en culotte courte ou un ado en t-shirt, moi si tu veux j’aimerais bien savoir quelle enfance a eu Dieu si tu es Dieu toi cette entité dont tout le monde parle parce que ça m’échappe cette idée que tu aurais toujours eu la même apparence les mêmes vêtements la même coupe de cheveux que tu as toujours été vieux comme ces représentations séniles où l’on te voit barbu non ce vieux il lui manquerait plus que la pipe et les charentaises et là toi t’es presque encore un minot dans ton jean tes espadrilles ta boucle d’oreille tes cheveux blonds fillasses et ton pull marin à la Gaultier non c’est ton enfance l’Enfance de Dieu·e sûr que tu es bien celle ou celui-là et pas un de ces espèces de queutards mythologiques qui passent leur temps à sauter des naïades qui enfantent des monstres parce que nos cultures ne peuvent imaginer Dieu être femme nos mères peut-être ces Déesses quoi aurais-tu procréé toi aussi bon t’as peut-être raison si j’étais Dieu-Père ou Déesse-Mère je ne m’en priverais peut-être pas non plus il y a forcément de la joie dans l’amour dans l’union pour la Vie mais faut que tu assures maintenant surtout si tu es élément mâle si elle est restée vierge ce sont vos affaires moi ce qui m’intéresse du coup c’est ton arrivée dans le monde incréé ton père incréé ta mère incréée comment tu as sur-vécu pendant ce temps infini je répète in-fi-ni soit l’impossibilité de mesurer et si tu me dis que tu n’as jamais eu d’enfance j’aurais quand même du mal à te croire mais je veux bien imaginer le début du Grand Commencement regarde nous sommes toujours à employer des superlatifs quand on n’y comprend rien mais voilà ce serait quand même un peu plus pratique de savoir mais les théologiens ils ont voulu se faire plus malins que les philosophes et entre eux c’est toujours la course à qui aura la meilleure idée et les religieux des hommes à grands renforts de conciles ont créé la théologie et il faut bien l’avouer cette “incréation” si on veut aller par là c’était une sacrée bonne idée mais moi je crois à ton enfance c’est forcé tu as toi-même été une fillette un petit garçon ou les deux à la fois j’imagine aussi parce que si tu nous as fait aussi géniaux et sensibles et curieux enfin je ne parle pas pour tout le monde parce qu’il y a de graves démons qui impunément parcourent la Terre fomentent des fléaux planétaires et je me demande avec tout mon respect pour toi Seigneur·e pourquoi nous en sommes venus l’humanité à nous faire des misères les uns les autres sous l’empire des puissances du Mal oui je me demande véritablement si dis-moi est-ce que tu as été un enfant oui ou non ?

Article de blog

Blogueuse

Ce jeudi 23 avril 2026 à Nice, Robert Milaire et Anaël ont mis le feu à la ville. Une fête comme on n’en avait pas vue une depuis Woodstock s’est propagée durant plusieurs jours jusqu’à la côte normande, et au-delà de l’hexagone dans la plupart des pays européens, jusqu’en Ukraine où la fête aurait fait cesser le canon et réconcilier pro-russes pro-européens et indépendantistes. Tous se sont retrouvés au bord des tranchées des routes lacérées des décombres leurs drones et leurs fusils d’assaut neutralisés. C’est la démission l’abandon du conflit, c’est à qui retourne sa veste kaki ou camouflée d’hiver pour son costume traditionnel les bottes le pantalon bouffant écarlate en-dedans la large ceinture en laine rouge sur la chemise vareuse au plastron orné, et les femmes sont sorties des abris les enfants suivent et rient elles sont en robes rouges chemisiers blancs brodés et coiffes fleuries, le blé autour repousse dans la terre dévastée c’est l’été.

On l’a su à Berlin grâce à un fanzine édité à la copieuse dans un collectif de Kreuzberg, des blogueurs l’ont relaté dans leurs chroniques et le journalisme d’alerte l’a répandu sur le Dark Web. Pendant ces trois journées d’éveil, on le sait maintenant, à Wannsee Ursula avait réuni autour d’elle quelques pro-guerre, des industriels, des militaires, tous réunis pour trouver une solution initiale au problème russo-ukrainien. Soit se faire la part belle des affaires les plus juteuses de ce second quart de siècle commençant. Le sang des populations pour principal carburant. Elle en fut pour ses frais. Les nouvelles rapportées du front et les images projetées sur un écran montraient des hordes de soldats une foule citoyenne s’embrassant dansant copieusement au son de musiques traditionnelles, aussi les espoirs d’embrasement total de l’Europe pour nourrir les ambitions de ce monstre en jupon, dont la férocité lui a valu le doux surnom de “hyène”, s’envolaient.

Fêtes policées

Narratrice

Alors que chez ces Gaulois festoyant, de telles célébrités sur la plage à teufer avec le peuple, les un·es à se passer des canettes de bière bio ou des verres de vin local, à se passer des joints de la bonne herbe vendue par le bon roi dis-leur du Maroc toujours en liberté non surveillée, donc tout le bataclan sans le bruit des kalachnikovs et pendant qu’Anaël, en voix quand il ne dormait pas entre deux concerts, entouré de ses fans, exténué sur le sable chaud, allongé près de Cécile, il chantait si bien et si haut, en duo avec sa sœur, Anaëlle était là avec Jean, apothéose, les gémeaux jumelles, en chœur, le public corps à cœur, solidaire, joyeux, voyez, écoutez, entendez, la ville tout entière, illuminée d’aurores et de crépuscules inconnus à ce jour, la ville basse et haute, elle et ses habitants, toutes et tous en ont profité en assistant, témoins éberlués, à une sorte d’accomplissement communicatif inexplicable.

Autre évènement et des plus bizarres, la compagnie de gendarmes et la BAC, mobilisées pour tenter de contenir les fêtards, pour empêcher tout débordement, pour tuer la fête, c’est dans leurs prérogatives à ces milices de l’état, surtout pas de liesses, ça nuit à la dictature des esprits, re-confinez-moi tout ça devant le journal de 20 heures et sur BFM, voici les troupes préfectorales dans leurs beaux atours bleu nuit, les autres dans leurs costumes de casseurs aux ordres de M. le Préfet des Alpes-Maritimes qui avait ordonné leur déploiement, leur armement, ils avaient abracadabra disparu. Vous voulez connaître le sort de ces membres éminents de la famille républicaine, écoutez ce récit.

Lorsque la fête fut finie, accompagné de son préfet, Jean-No le ministre de l’Intérieur en personne dut se déplacer au camping municipal où séjournaient Anaël et sa famille. L’emplacement, qui surplombait la baie de Nice, dont on apercevait au loin la courbe en forme de serpe, la plage dorée et sa mer d’azur, était gracieusement baigné par un généreux soleil matinal. Dehors, près de Winny, Michèle et Robert échangeaient sur leurs dernières lectures. Timothée, assis dans la toile tendue de son transat à rayures, fumait la pipe en rêvassant, les gains de ses parties de dominos en tête. Rémi, dont ce fut le tour d’aller chercher les croissants, tournait au café noir en parcourant des réseaux sociaux qui surabondaient en images de la fête. Ce garçon n’avait pas la résistance de Rob’ cette force de la nature et la tête lui tournait. Anaëlle venait tout juste de se lever et Jean s’étirait encore en lisant le journal par-dessus l’épaule de Timothée. Le ministre et le préfet, dans leurs petits souliers à cause de cette démarche peu orthodoxe, nous en conviendrons, refusèrent les viennoiseries mais acceptèrent une tasse de café pour briser la glace ; ces dernières nuits blanches avaient été difficiles. Anaëlle, avant de se servir elle-même, leur versa un arabica léger dans un très joli mug en grès d’émail turquin. Le ministre ne l’avait pas encore entre ses doigts qu’il dit à l’attention d’Anaël, qui lévitait — une habitude que ce garçon avait prise récemment — au bord de la falaise : « Rendez-moi mes gendarmes ! », et pendant qu’il posait cette requête, jetant un regard oblique au préfet, toute l’absurdité de la situation vint à l’esprit derrière le front cuisant de Jean-No qui regrettait d’être venu sans sa casquette. Ce monde a basculé dans la déraison, pensait-il. Anaël se tourna vers lui en levant l’index. Chuuut… Un ange passa, chargé de silence. L’instant d’après, nous entendîmes Rémi rire aux éclats au moment même où le portable du ministre de l’Intérieur se mit à sonner. Quand ce dernier eut décroché, tous purent voir sur le visage de cet homme cravaté en complet veston l’air certainement le plus confus de sa carrière. Toute la troupe venait d’être retrouvée. Belle et bien vivante, elle venait de réapparaître, pour ne pas être en reste des évènements, à l’ombre des cocotiers sur une plage de Tahiti. En tenue de baignade string léopard ces représentants de l’ordre établi plastronnaient de colliers de fleurs et de coquillages. La farce ne manquait pas d’à-propos. La célèbre phrase du président français Emmanuel 1° : « Violences policières, ces mots sont inacceptables dans un état de droit » prenait là tout son sens. L’anecdote ne précise pas l’accueil réservé par leurs femmes à leurs maris lors de leur retour à la maison.

Quand le ministre et le préfet s’en allèrent, Rob’ les rattrapa avant qu’ils ne montent dans leur automobile, il leur dit quelque chose et s’en retourna l’air satisfait vers le Winnebago.

– Que leur as-tu dit ? demanda Anaël.

– Je leur ai dit que leur putain de décision concernant les rave-party avait un relent de fascisme pur et dur et qu’ils pouvaient aller se faire mettre.

– Ah ! J’en mourais d’envie, dit Timothée, mais Anaëlle et moi avions promis à Michèle de nous tenir tranquilles. Merci camarade, tu sauves l’honneur de la famille.

Quoiqu’il en fut, une semaine après la fête, à l’heure du nettoyage, les employés du service de la voirie niçoise, comme ceux de toute l’Europe, et jusqu’aux pays du Maghreb où ces liesses populaires avaient émigré, nul ne trouva la moindre canette ni le plus petit mégot dans les rues ou sur les plages, pas un détritus, pas un trognon de pomme, pas une barquette, pas un reste de frite ni un morceau de papier gras ne furent retrouvés, le tout avait été livré comme par enchantement place Beauvau.

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Illustration : Robert Milaire IA by myself

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