ANAËL

PROLOGUE À L’ENFANT

Narrateur

Dehors, ce matin-là, tout était calme aux abords de l’hôpital. Entre les bruits de la ville, les allers-retours des ambulances et les véhicules des visiteurs, entre les conversations des patients accrochés à leur perfusion à roulettes et les fumeurs, les chuchotements des familles, entre ces voix qui s’échappent durant une pause loin de la douleur des chambrées, tout était calme.

Personne n’avait pu retenir ce petit garçon qui venait de sortir par la porte principale. Poussant un brancard sur lequel un vieillard hagard regardait le ciel d’un air détaché et soumis, un ambulancier ne l’avait même pas remarqué.

Derrière lui, ses parents suivaient sans comprendre. Un médecin les accompagnait d’un air hébété. L’ambulancier et son brancard passèrent au milieu d’eux dans l’indifférence générale tandis que l’enfant s’aventurait sur le parking de l’hôpital sans prendre garde au ballet d’automobiles qui l’environnait.

Un vol de grues passa haut dans le ciel. L’enfant scruta un instant leur formation puis se retourna. Il vit ses parents, autour desquels une petite foule se rassemblait. Il leur sourit d’un visage éclairé puis détourna son attention vers l’azur, où s’éloignaient les oiseaux. Prenant leur parti, il s’en alla.

*

Un évènement extraordinaire

Le narrateur à son lecteur

Revenons, si vous le voulez bien, quelques heures en arrière, à l’heure matinale des soins les plus intensifs d’un hôpital quand tout un personnel soignant est à son poste. Le petit garçon, dont nous venons de faire la connaissance, venait de se réveiller après une nuit de sommeil réparateur. Ce qui va suivre pourra paraître brutal à des esprits habitués à l’ordinaire de la vie, mais sachez qu’il nous sera difficile d’affirmer si à son réveil ce petit garçon n’était pas plutôt une fille.

Pour un temps, souffrons que le mystère demeure. Disons que son visage était illuminé d’une grâce nouvelle. Ses parents, prévenus du rétablissement de leur enfant, avaient accourus. Sa mère le reconnut, bien évidemment, mais son père émit un doute qu’il ne pourra jamais s’expliquer. Quant au médecin, au chevet de l’enfant depuis son arrivée dans son service une semaine auparavant, cette guérison si subite le confondait dans ses convictions. Une infirmière avait évoqué un miracle. Le mot courut dans les dédales de l’établissement.

Durant la courte conversation qui s’ensuivit entre ces parents et leur enfant, le médecin, entouré du personnel soignant venu assister à la scène, était comme eux resté sans voix.

Face à l’inimaginable, cet homme de science, qui avait tenté l’impossible avant de s’avouer vaincu, et Dieu sait que mille et une questions l’assaillaient, resta silencieux, muet, l’esprit confiné. Autour de lui, les infirmières se bousculaient pour voir le revenant.

C’est alors qu’un nouvel évènement incompréhensible se produisit. Le médecin et le personnel de l’hôpital présents dans la chambre se trouvèrent soudain comme emmurés dans le silence.  Aucun des bruits habituels de l’activité normale de l’étage ne leur parvint plus. Pourtant, devant eux, assis dans son lit, l’enfant parlait visiblement à ses parents, qui l’écoutaient. La mère attendrie, assise dans un fauteuil auprès de son fils, lui tenait la main. Le père, debout et attentif, faisait un effort intense de concentration. Que leur dit-il ? Nul n’en entendit le traître mot.

Le silence dura, aux dires du médecin, une éternité. L’instant avait été si poignant qu’il avait eu l’impression que la Terre s’était arrêtée de tourner. Restait cette vision : un enfant entre ses parents, comme une crèche éclairée d’un rayon de soleil, si tranquille dans sa plénitude que le médecin en avait ressenti un amour étrange et profond, une paix immédiate, réelle, presque tactile.

Le personnel de l’hôpital avait également éprouvé cet émoi. Internes et infirmières étaient subjuguées. Quand l’ouïe leur revint, le médecin les pria de quitter la chambre et de ne rien ébruiter de ce phénomène. Évidemment, il ne fut pas obéi. Les infirmières se hâtèrent de faire le récit de ce qu’elles venaient de vivre à leurs collègues. Les portables, étrangement oubliés un instant auparavant, se rappelèrent à leur propriétaire. Dans l’agitation, de nombreux messages se dissipèrent vers l’extérieur de l’hôpital. Sans image, une rumeur difficilement explicable se propagea. Mais à tout bien y réfléchir, une photo ou un film n’auraient rien montré d’autre qu’un enfant dans un lit d’hôpital auprès de ses parents, soit une scène en soi totalement dépourvue d’exceptionnel.

*

Parousie

Il importera peu de savoir de quoi souffrait cet enfant avant que ses fonctions vitales ne reprennent le cours normal des choses. D’ailleurs, aucun membre de l’Ordre des Médecins l’ayant vu ou ausculté n’en eut une idée précise. L’enfant, ou son corps, avait la veille expiré, ceci avait été avéré. Les constantes en berne, tous les appareils censés le maintenir en vie avaient été débranchés. Au bureau de l’étage, les services de la chambre mortuaire furent prévenus et des infirmières commencèrent à ranger ce qui devait l’être. Dans le va-et-vient, par acquit de conscience, le médecin revint par deux fois afin de constater le décès.

Combien de temps passa avant qu’on dût venir sortir le corps de sa chambre ? Répondre à cette question demande de connaître une chronologie dont personne ne s’était soucié. L’enfant était décédé à midi pile, soit 12 : 00 PM. Ensuite, l’activité de l’hôpital avait pallié ses urgences. Le corps n’ayant qu’à patienter, c’était une question de quarts d’heure tout au plus. C’est dans ce laps de temps qu’un interne, prenant son service pour une visite de routine, sans qu’il ait au préalable consulté les consignes de relève, poussa la porte de la chambre et salua l’enfant qui lisait. Connaissant les soins intensifs dont faisait l’objet ce jeune patient, il s’étonna de le voir si bien portant. La fiche des constantes accrochée d’habitude au pied du lit n’y étant pas, il se rendit à la permanence de l’étage pour voir si quelqu’un ne l’avait pas déplacée par inadvertance. 

*

La fin des théories

Il n’y avait pas eu d’accident. L’enfant avait été admis dans un quasi coma inexplicable. Aucun symptôme visible n’avait non plus donné suite au constat d’une maladie connue. Quelques jours après son admission, le personnel de cet organisme de santé n’avait pu émettre la moindre théorie sur cet évènement déroutant. Les plus éminents docteurs furent ébahis, sceptiques, ou tout simplement critiques ; les plus anciens arguant du « J’ai déjà vu ça », sans pouvoir néanmoins se souvenir où, quand ni comment. Sans autre indice ou hypothèse, sinon des études et des graphiques incohérents, comment faire appel à la raison ? Le corps médical incapable formuler une explication plausible, il fut judicieusement décidé de clore au plus vite le chapitre des croyances. En d’autres termes, dans la peur de voir débarquer une armada d’exorcistes de tous poils, la direction préféra « faire le mort ».

Le médecin, sollicité par la suite et par ses pairs pour décrire le protocole médical auquel il avait recouru, ne réussit pas à convaincre. Il n’avait pourtant rien accompli d’extravagant. Le sujet avait été admis en réanimation, où son faible score de Glasgow avait exigé une intubation et une ventilation mécanique. Les examens  clinique et neurologique n’infirmèrent ni ne confirmèrent la cause du coma. Sans aucune réponse motrice, le médecin aurait dû ensuite avancer que le pronostic vital du patient était engagé, mais il ne l’avait pas fait. Une intuition l’en avait empêché. Il se félicitait de l’issue heureuse de son traitement. Quoiqu’il en soit, des doutes pesaient sur cette « intuition » et sur son incapacité à l’expliquer.

Mais avant ces interrogatoires et leurs interminables comptes rendus, dans cette chambre d’hôpital éclairée d’un bel après-midi ensoleillée, en présence de ce brave homme, l’enfant écarte les draps de son lit et se lève. Alors une illumination intérieure envahit le médecin. Elle ne le quittera plus.

*

La fin des théories

Que s’étaient dit ce couple et leur enfant ? Nous ne le saurons sans doute jamais. Le père et la mère étaient dépassés par l’extraordinaire de la situation, cela se lisait sur leur visage. Quels étaient le contenu et la signification de cette intime révélation ? Que leur disait leur conscience ? Comment le savoir à travers ce silence infranchissable ? Le père semblait très affecté par les paroles de son enfant. Sa mère, si elle ne pleurait pas, montrait dans son regard une expression si qu’elle présageait d’une bienveillance certaine. L’un et l’autre se tenaient dans une sphère émotionnelle déconnectée du monde réel.

Dehors, peu après, au moment du départ de ce petit garçon, cette foule à l’entrée de l’hôpital, les fenêtres des chambres ouvertes sur la curiosité des occupants, une étrange amnésie frappa les esprits. Et si ce garçon n’en était pas un. N’était-ce pas une fillette ? comme le commentait certaines personnes. Comment cette question du genre avait-elle pu interférer le cours des évènements, déjà si sujets à discussion ? Était-ce cause de son allure si juvénile, de son attitude efféminée, de ses yeux et de leur expression angélique ? Là encore nul ne put s’expliquer cette interrogation. Aucune réponse ne figurait sur les documents d’admission. Cette omission prêta de nouvelles supputations. Pourtant, les infirmières l’avaient habillé, changé, lavé, et chacune avait une version différente du sexe de cet enfant. De son côté, si le médecin avait cru avoir affaire à un garçon, il cessa bientôt d’en être sûr.

Bien sûr, l’administration aurait préféré retenir un cas intéressant la médecine, voyez ce petit bonhomme, si frêle sur ce parking recouvert d’automobiles, si innocent dans sa blouse bleue pâle longue ample boutonnée dans le dos, et vous êtes là, spectateurs et spectatrices de cet improbable épilogue, de plus en plus nombreux à la porte de l’établissement, interloqués, incapables de retenir ce gosse qui s’éloigne, non, il fallut accepter ce fait, il s’en allait, seul et de son propre chef, comme l’aurait fait n’importe quel adulte après avoir rempli une fiche de sortie.

Quelle destinée l’attend ? La petite foule compacte à l’entrée de l’hôpital s’en doute parce qu’elle se sent concernée. Pour quelle raison ? Nul ne se l’explique. Seule certitude, dorénavant ils savent.

*

Effacement de la mémoire collective

Très bien, mais que savaient-ils ? Pour y répondre, l’administration de l’hôpital fit une enquête interne. Aucune information n’avait été divulguée, ni sur les réseaux sociaux ni dans les médias. En tout état de cause, il ne s’était rien passé. Une hallucination collective sans fondement fut évoquée. Hormis l’identité du patient — et non son genre —, son heure d’entrée et, à la suite d’examens s’avérant in fine tellement délirants, le directeur de l’établissement invoqua un matériel défectueux. Il fut ensuite notifié au personnel que chacun ayant correctement fait son travail, il était temps de clore ce dossier. « Reprenez le cours des choses là où vous les avez laissées, les autres patients ont besoin de toute votre attention ». Autrement dit : « Remettez-vous au travail ! ».

Les parents avaient refusé tout soutien psychologique. De même, ils n’avaient répondu ni aux sollicitations du médecin ni à celles de sa hiérarchie, qui tentaient de comprendre pourquoi une mère et un mari avaient laissé leur enfant s’évanouir dans la nature. Ils étaient le plus naturellement du monde remontés dans leur automobile et s’en étaient allés. Aurait-il fallu prévenir la police ? Personne n’y avait songé. Le couple s’éloigna sous les regards médusés du directeur de l’hôpital, du médecin, de leurs confrères, des chirurgiens, des internes, du personnel de l’accueil, des infirmières, des patients les plus valides parmi le cortège de leurs familles, dans les couloirs, les escaliers de service, ça bouchonnait dans les ascenseurs, ça se penchait aux fenêtres, tout le monde voulait être aux premières loges.

Une chose des plus étonnantes, c’était que personne n’eut l’idée de se servir de son portable pour immortaliser l’évènement. Il n’y avait donc aucune trace de ce qui venait de se dérouler sous les yeux de plusieurs dizaines de personnes. Le visage de cet enfant s’évaporait de la mémoire collective. Sa beauté hors du commun laisserait simplement une impression indélébile, quelque part, en eux, vivante.

Mais si personne ne sut explicitement se retracer le déroulement d’un incident aussi banal, on l’a dit, soit la sortie d’un enfant que ses parents étaient venus chercher après une série d’examens sans réponses, un flottement étrange subsista jusqu’à ce que l’oubli s’emparât des esprits. Bientôt, personne ne parla plus de cet épisode. Il ne s’était rien passé.

*

Un manuscrit

En rentrant chez lui, le médecin écrivit sur ce qu’il avait vu et ressenti. Mais où était passé cet enfant ? C’est par cette interrogation qu’il mit un terme à la rédaction de ses feuillets, remplis d’une écriture minutieuse. En allumant une cigarette à la fenêtre de son bureau, il se posa une autre question : « Qui est cet enfant ? ». Plus tard encore, se réveillant brusquement au milieu de la nuit, une nouvelle question l’assaillit, comme une évidence : « D’où vient-il ? ».

Mais l’ultime réponse tarda. C’est en lisant un article de journal qu’il comprit son erreur de jugement. L’enfant avait grandi, il évoluait dans le monde en laissant des traces de son passage. Plus tard, bien plus tard, après sa mort, sa femme et ses enfants retrouveront ses feuillets. Quelques trois mille pages incompréhensibles. Les caractères faisaient penser à du sumérien antérieur, mais aucun des spécialistes consultés ne put rapprocher ces écrits d’une écriture connue. Il s’avérait, leur apprirent ces derniers, que leur défunt parent n’était pas la seule personne à avoir rédigé de tels écrits. Onze autres cas similaires avaient été recensés autour de la planète. Et seuls deux mots furent déchiffrés : « Ange » et « Entité », sans aucune explication.

En tâchant de déchiffrer son message, la femme du médecin finit par comprendre. Elle abandonna et parut heureuse. Elle s’éteignit comme son mari, dans une joie difficile à décrire. Ses enfants poursuivirent et comprirent à leur tour. Le texte faisait état du bonheur que leur père avait vécu auprès d’eux et de leur mère. C’était son journal intime et il n’y parlait que d’amour.

*

Félicité bienveillante

Quant aux parents du petit garçon, sachez-le, leur vie fut exemplaire. Elle se déroula dans un silence respectueux pour les œuvres de leur enfant, dont nous verrons bientôt lesquelles et dont ils furent toujours fiers. Ils ne le virent que rarement. Il arrivait toujours à l’improviste, pour une naissance, une fête, sans rien qui les eût obligés à modifier leurs habitudes. En sa présence, ils n’eurent jamais à évoquer leur conversation à l’hôpital. Leur enfant, ou nouvel enfant, cela leur avait paru si extraordinaire, voire inconcevable, leur fils ou leur fille, ils ne savaient plus bien, les avait convaincus d’une vérité emprunte d’une félicité bienveillante pour l’humanité et pour la création. Un état de grâce dont il sera souvent question par la suite. Interrogation divine ou sublime révélation ? Restons contemplatif, évitons toute interprétation brutale ou choquante. La question du sens est fondamentale, par trop humaine. Il s’agit ici de la Présence de l’Être et de son origine céleste.

Remontons un instant en arrière, lorsque le couple remonta dans son automobile. Décontenancés, après que leur enfant les ait quittés, Monsieur et Madame restèrent un instant démunis de paroles, et presque de pensées. Ayant rendez-vous avec une nouvelle vie, le père tourna la clé dans le démarreur. Le bruit du moteur fut le signal du départ. C’est alors qu’une jeune femme, rendant visite à sa sœur cadette atteinte d’une leucémie, passa distraitement près d’eux. En se rapprochant d’un attroupement anormal à l’entrée de l’établissement, elle le lia intuitivement à l’étrange émotion qui venait de la saisir près de ces gens dans leur voiture. « J’ai ressenti une bouffée de bonheur », dira-t-elle à sa petite sœur qui l’avait écoutée ce jour-là malgré une intense fatigue. Enfin, tout l’hôpital parlait de cet enfant miraculé. Et pendant qu’elle lisait une revue dans un fauteuil près du lit de sa sœur tout en discutant de sujets intimes, elle ne put s’empêcher de réfléchir à ces circonstances.

*

Royaume

Prière

« Un tel bonheur… une prière devrait suffire… pour ma sœur… pour qu’elle recouvre la santé… sa vie à vivre… elle est trop jeune, ce n’est pas juste… c’est si naturel la santé, si pacifique… juste une prière… pour qu’elle quitte cet endroit comme cette petite fille dont on vient de me parler… une prière pour tous ces malades si nombreux malheureux autour de moi… pour qu’ils redeviennent des êtres dignes dans leur intégrité et non des personnes souffrant de diminution, d’un handicap ou d’une incapacité… voilà le bonheur que j’aimerais que nous ressentions tous et toi aussi ma sœur chérie… comme ces gens dans leur automobile avaient l’air d’être heureux… ce serait si simple de ressortir de cet hôpital avec une bonne nouvelle… pas avec des résultats d’examens toujours plus angoissants… nous avons tous le droit de craindre la maladie et d’avoir peur de la mort, c’est humain non ?… une prière pour nous transporter au royaume de la vie. »

*

Guérisons multiples

Narratrice

La presse s’intéressa à cet hôpital. Les journaux locaux, pour commencer, et ensuite la presse nationale puis les chaînes de télévision. Les médias débarquèrent avec les moyens satellitaires qu’on leur connaît. Des revues scientifiques ne manquèrent pas de publier des analyses très poussées sur le cas de cet enfant. Il est dorénavant de notoriété publique que la direction de l’établissement reçoit régulièrement de la part d’étudiants d’écoles de médecine à l’étranger des demandes d’intégration dans ses services d’internat. Par ailleurs, sans décès recensés depuis le début de cette histoire, on a constaté la guérison de tous les malades accueillis dans l’établissement. De même, les accidentés y retrouvent leurs capacités en seulement quelques semaines pour les plus graves.  Un afflux de patients considérable obligea les institutions locales à voter des crédits pour agrandir l’hôpital. Et puis un matin une estension est apparue, des chambres, un bloc opératoire, des salles de rencontres et de repos. Puis une autre.

Nous serons heureux d’apprendre que la jeune fille leucémique, après une rémission totale, est devenue une éminente professeure. Selon elle, le traitement de la leucémie est d’une telle violence qu’il devient très vite une torture au résultat trop souvent fatal. Elle a décidé que cela changerait, elle y parvient au moment de la rédaction de ces lignes.

Quant à Madame et Monsieur, que nous retrouverons plus tard, si vous décidez bien sûr de poursuivre une histoire qui ne fait que commencer, ils nous réservent une bien belle surprise, vous verrez.

*

Premiers pas dans la campagne

Narrateur

Tandis que derrière lui chacun reprenait le chemin de ses préoccupations quotidiennes, son travail, ses marottes ou ses espoirs, notre petit garçon, ou notre petite fille, attendons d’en savoir plus sur ce point avant de trancher, avait quitté l’enceinte de l’hôpital. Tranquille, d’un pas léger, il s’engagea sur une allée interminable bordée de platanes centenaires, qui donna plus loin sur une vaste campagne ensoleillée.

S’imprégnant du spectacle de la nature, une semaine durant, se nourrissant de baies ou d’œufs de cailles, il marcha de jour comme de nuit, traversa des forêts sombres et des plaines sans fin, des villages endormis et des cités encombrées. Un matin, à la sortie d’un bois, une route en terre le mena sur une route près de laquelle stationnait un camping-car.

Rafistolé de partout, imaginez cette sorte de véhicule souvent occupé par des jeunes en marge de la société, non, pas comme ces retraités bichonnant leur maison roulante, mais bien comme des évadés heureux de leur liberté et capables par tous les temps de se fixer ou non, de partir, ici, ailleurs ou nulle part, au gré de leur inspiration, loin des centres névralgiques et embouteillés de la civilisation.

La porte de l’habitacle, une femme assise sur le marchepied est concentrée sur sa lecture. Non loin d’elle son fils, un enfant du même âge que celui qui s’avance vers eux, joue à lancer des pierres vers une cible invisible. Tous deux attendent en bordure d’un champ de tournesols le retour du papa. Au-delà du paysage, on aperçoit des avions décoller, signe évident d’une activité progressiste à l’inverse de l’impression offerte par ce véhicule d’un autre âge.

*

Rencontre

Il allait lancer un autre caillou quand le garçon aperçut un congénère qui s’approchait en silence du camping-car. Quand elle entendit son fils appeler, sa mère releva la tête de sa lecture.  

– Maman !

En apercevant ce gamin pieds nus dans son drôle d’accoutrement, elle alla à sa rencontre sans lâcher son livre. Méfiante, rompue aux aléas de la vie, scrutant un instant les alentours, elle plongea un regard étonné et farouche dans les yeux de ce petit garçon arrivant de nulle part. Nullement impressionné, le nouveau venu attendit que la dame arrivât à sa hauteur et lui dit :

– J’ai faim.

Pour cet enfant du destin, dont lui seul connaissait la raison de sa présence en ces lieux, sachez qu’il englobait tout ce qui l’entourait. En prononçant ces simples mots, loin d’en être étonné puisqu’il se savait désormais être de chair, cela l’amusa. Il en rit même de bon cœur, ouvertement, de son large sourire enfantin plein de la blancheur de ses quenottes. Ses yeux d’un bleu translucide agirent sur l’esprit de cette femme, qui lui rendit son sourire avant de rire à son tour sans trop savoir pourquoi. Son fils aussi, qui s’appelait Rémi, riait. Il était grossièrement habillé d’un pantalon de toile, d’un tee-shirt vert pomme et chaussait une paire de sandales en cuir en bout de course, l’autre, nous le savons, ressemblait à un échappé d’un centre psychiatrique.

Mon pauvre garçon, mais dans quel état es-tu ? D’où sors-tu ? Depuis quand n’as-tu pas mangé ? Comment tu t’appelles ?

Anaël.

Viens, Anaël, tu nous raconteras ton histoire en attendant que mon mari rentre.

*

La mission

Quand le mari rentra, il fut surpris de voir une petite fille attablée entre sa femme et son fils, tous trois riant de bon cœur. Prenons un minimum de recul sur cette scène, voulez-vous, et admettons une bonne fois pour toutes que la mère de Rémi voyait en cet enfant un garçon, et le père une fille. Observons à notre tour cette beauté androgyne, en apparence, de l’enfance. On ne peut la distinguer, elle semble dénuée de genre, elle est un mystère. Et pourtant notre petit garçon initial, à la bouille si angélique, va devoir grandir et emprunter un chemin déterminé. Personne ne saura exactement qui il est. Ou peut-être nous, pour mieux comprendre ce qui va suivre. Nous le verrons se présenter à la face du monde selon ce que lui-même, ou elle, décidera d’incarner. Une commune unicité ou l’ubiquité. Les évènements commanderont et l’évidence aura raison de nos doutes.

En résumé, c’est ce que cet enfant est en train de révéler devant des hôtes éberlués. C’est un message à l’attention de l’humanité,  rien de moins, voyez-vous. Il fait preuve d’une simplicité des plus touchantes. Sa voix est enfantine. Mélodieuse. Chaque phrase est chargée d’une prophétie. Il est ici pour accomplir une promesse.

Nous ne tiendrons pas rigueur à ce couple et à leur fils de n’avoir pas aussitôt saisi la signification exacte de La révélation, ni moins encore sa véracité. À défaut de le croire, ils voulurent bien l’écouter, poliment, pour ne pas le froisser. Certains aspects du message ne firent qu’affleurer leur intelligence. en attendant de retrouver ses parents, ces braves gens prirent la meilleure décision en lui proposant de rester avec eux, pourvu que leur mode de vie lui convienne.

*

Adopté

Enthousiaste, le petit Anaël dit d’accord parce que c’est précisément avec cette famille qu’il avait décidé de commencer son périple. Dire que ce couple et leur enfant ne furent pas gênés par son discours, dont la teneur est impossible à rendre ici, serait mentir. Dès qu’il fut rassasié, l’enfant sortit avec Rémi jouer dehors. En les regardant courir, la maman de Rémi songea que ce gamin dépenaillé aurait bien besoin d’un bon bain, et accessoirement de vêtements et d’une paire de chaussures.

*

Clarification

Autre narrateur

Une chose doit être clarifiée ici pour mieux saisir le fond de cette histoire. Elle fut écrite en son temps par Michèle, cette même personne qui n’avait pas hésité à recueillir ce petit garçon abandonné. Pour son éducation, elle lui transmettrait tout ce qu’elle savait. En retour, il lui enseigna au-delà de toute espérance. Par la suite, Michèle écrivit une biographie d’Anaël dans laquelle elle relata ses actes et ses paroles. Nous y reviendrons.

Le Camping-car était pourvu d’une très modeste bibliothèque pour ne pas surcharger le véhicule. Elle comportait les ouvrages que Michèle aimait lire à Rémi. Des livres d’images ou des récits de chevalerie, pourvu que les notions de charité et la vaillance des personnages l’emportent. Des récits pleins de ces faits d’armes qui sont ceux de l’esprit attaché à l’honneur et à la dignité. Souvent, elle posait le livre et devenait conteuse, imaginant de nouvelles aventures à Lancelot et Guenièvre, à Shéhérazade, à Gilgamesh et à d’innombrables personnages qui émanait de son imagination. Ces aventures n’étant dans aucun livre, Anaël lui demanda pourquoi elle ne les écrirait pas.

Tenant la gageure, Michèle suivit son conseil et se mit à retranscrire les histoires qu’elle racontait à Rémi et Anaël. Un talent évident, qu’elle ne se connaissait pas, la mènera à devenir une auteure reconnue. Ses fables, ou contes selon la critique, s’inspiraient de l’âme humaine et touchaient par la grâce de ses personnages. Le succès, auquel elle ne s’était guère attendue, lui vint naturellement.

*

Ennui mécanique

Mais avant cela, le quotidien de cette petite famille connut des difficultés. Heureusement, elles s’effaçaient souvent par une pirouette. Ni Michèle, ni son mari Timothée n’en comprenaient ces caprices du destin mais les acceptaient avec soulagement. La première de ces difficultés résidait dans l’immobilisation de leur véhicule au milieu d’une campagne isolée. En panne, une maison sur roues, même garée sur une aire à peu près stable, devient un fardeau pour qui se déplace de ville en ville, emportant avec lui son coucher, sa cuisine, son linge et tout ce dont une famille a besoin pour un confort décent. Une fuite d’huile du carter avait serré les pistons dans leur culasse, le moteur était mort. Le véhicule hors d’usage, c’était leur mode de vie ainsi que celui de leur fils qui s’échouait là, bêtement, sur le bas-côté d’une route départementale.

Contraint de trouver une solution, le père battit la campagne et les fermes des environs pour trouver quelqu’un d’assez compatissant pour remorquer leur camping-car. Dans un premier temps, il leur fallait stationner ailleurs qu’en bordure de route. Timothée, ses cheveux longs noués derrière la nuque et ses tatouages, pouvait se montrer aussi séduisant qu’inquiétant. Toujours est-il qu’à la nuit tombée la petite famille dut se contenter de ce sur-place imposé par les circonstances. Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, on soupa en toute quiétude. Demain il ferait jour, il sera alors temps de passer un message via les autres familles patrouillant dans la région. Ce n’était pas la première fois qu’une telle tuile leur tombait sur la tête.

*

Solidarité paysanne

Narrateur

Au matin, après une nuit sans rêve, Michèle se réveilla tôt et fut étonnée de l’absence de leur invité, et de celle de son fils par la même occasion. Suivie de son mari, elle sortit du véhicule et tous deux parcoururent les environs en appelant les enfants, non sans une vive inquiétude chez la mère de Rémi. Le père crut bon de la rassurer. Il valait mieux attendre un peu avant d’alerter qui que ce soit. Qui serait venu les kidnapper durant la nuit ? Enfin voyons chérie nous nous en serions rendu compte. Une tasse de café plus tard, le jour déployant ses bienfaits, ils virent peu après arriver un tracteur auprès duquel nos deux mioches couraient et agitaient les bras en triomphateurs.

Rien de très surnaturel, le paysan, à qui appartenait le champ près duquel était si maladroitement garé ce mastodonte, était venu voir par lui-même qui stationnait sur son territoire. En chemin, il trouva deux enfants jouant parmi les moutons qui paissaient dans son pré. Il n’en revenait pas, ce paysan, son cheptel s’égaillait autour de ces deux gosses et se laissait mener au gré de leurs gestes et de leurs cris. Soudain, le chien du paysan, qui suivait le tracteur, passa sous les fils électrifiés du champ et fonça rejoindre la ribambelle. Le bonhomme en ôta sa casquette et se gratta le derrière du crâne en soulevant son fessier de son siège pour mieux assister à cette scène unique en son genre.

Les bons caractères, quand ils se reconnaissent, ne font guère état de fausses politesses et les choses se résolvent d’elles-mêmes. Une heure plus tard, le paysan avait fixé une barre de traction entre les deux véhicules, et à midi le camping-car était garé sous le toit d’une grange. Quant au moteur, chaque chose en son temps. Bref, tandis que les enfants couraient à la découverte de la ferme et de ses mystères, les adultes levèrent le coude dans la cuisine de la femme du paysan, sans trop comprendre pour quelle raison ils étaient tous les quatre aussi heureux d’être ensemble.

Un peu plus tard, quand les trois fils de nos amis paysans débarquèrent après leurs travaux, l’ambiance ne faiblit pas et en début de soirée une trentaine de personnes étaient attablées dans la cour. Un agneau, égaré avant d’être victime d’un chauffard, rôtissait au milieu des libations. Dans un monde si marqué par les guerres et les injustices, sa main gauche posée d’un geste paternaliste sur la tête d’Anaël assis près de lui, levant son verre de l’autre, le paysan, repoussant sa chaise en bout de table, dit haut et fort : « Honneur aux âmes meurtries », sans savoir qu’il touchait les cheveux du Père de toute chose. Ce point, si nous commençons à le soulever, sera développé plus tard dans un manuscrit écrit par Anaël lui-même lorsqu’il oubliera et son enfance et son « origine » divine. Là encore, nous allons y revenir, ne cherchons pas à franchir trop vite les étapes. Le fil du présent est déjà difficile à tendre sans le rompre.

Nonobstant ceci, il reste prudent d’énoncer un principe sur lequel cette histoire  est fondée : les évènements qui vous sembleront les plus extravagants devront être pris pour ce qu’ils sont et non pour ce qu’ils paraissent. Sans cela, la lecture de ce qui va s’ensuivre en serait gênée et  découragerait les lectrices et les lecteurs. Elles et ils pourraient croire avoir affaire à une énième fiction alors qu’en réalité, si toutefois ce terme convient, les notions de vérité ou de foi devront être dépassées. Sinon, comment faire advenir le cours présent ? Me fais-je bien comprendre ?

*

Michèle

Narration de Michèle

J’en profite pour me présenter, Michèle, pour vous servir de guide et d’interprète dans cette histoire. Veuillez me pardonner mais, dans le flux de la narration, il ne m’était pas encore venu à l’idée de le faire. J’oublie parfois les règles les plus élémentaires de la syntaxe en passant allègrement de la première personne à celle de cette narratrice, qui n’est pas si éloignée de moi, étant les deux à la fois. Réparant cet oubli, sachez-le, la femme qui a recueilli Anaël, et qu’elle ne voyait au début que sous son aspect de petit garçon, c’est moi, Michèle, la maman de Rémi et l’épouse de Timothée, Tio pour les intimes. Si Rémi appelle naturellement son père Papa, Anaël dira longtemps Papa Tio avant de l’appeler par son vrai prénom. Ma petite famille s’est donc agrandie de la présence de cet enfant du Destin, ou du Ciel comme il me plaira souvent de le nommer, vous verrez.

Toujours est-il que la réparation du moteur de notre camping-car fut une formalité. L’un des fils de notre hôte, exerçant le métier de mécanicien, aida Timothée à la besogne. Papa Tio se rappellera longtemps de l’intérêt tout particulier que mettra Anaël à mettre les mains dans le cambouis. Pour dégager puis hisser le moteur hors de son compartiment, on utilisa deux palans accrochés à la charpente de la grange. Avec l’aide de Boniface, les hommes ne furent pas de trop pour mettre le V8 sur des tréteaux métalliques. Il fallut ensuite désosser l’ensemble pour changer ou usiner les pièces défectueuses. On pouvait réparer. Anaël ne perdit rien de la manœuvre, nommant chaque pièce l’une après l’autre et aidant à leur remplacement, emmanchant, calant, vissant, recommençant si nécessaire, forçant, soufflant, endurant la peine au travail, volontaire et joyeux, et toujours acceptant la plaisanterie car, je le redis, nous ne voyions pas tous ni toutes Anaël de la même façon. Autant vous dire que mon Rémi ne comprenait pas cet intérêt, de la part de son nouvel ami, de s’enduire les doigts d’huile et de risquer de se faire mal aux mains. Pour mon fils, il était bien plus amusant d’aller courir les champs avec les animaux. Pour ne pas qu’il fût en reste, son père l’obligea aux travaux des champs, auxquels d’ailleurs Anaël se joignit quand le camping-car fut réparé. Enfin, nous passâmes l’été chez nos amis fermiers, les si bien nommés Boniface et sa femme Félicité. Cela ne s’invente pas.

*

L’être à deux faces

Pour vous dire, Rémi est l’âme émotive de notre petite famille, et Anaël son âme raisonnée. Si tant est que la raison puisse définir le comportement de ce petit garçon, que je décrirai bientôt.  Mon mari et moi, comme vous le savez, ne le « percevons » pas de la même façon. Timothée a tendance à m’invectiver sur ma propension à voir chez lui un garçon, alors que pour lui il est évident qu’Anaëlle est une fille.

Son élégance naturelle et ses courbes naissantes, Papa Tio les oppose à la virilité. Moi, je le vois bien Anaël s’épaissir musculairement. Même dans la plus parfaite nudité, où il est impossible de ne pas voir le plus honorable du corps humain, nous ne sommes, Timothée et moi, jamais du même avis sur la nature intime de notre pensionnaire. Il voit une fille, je vois un garçon. Pour lui elle est brune et a les cheveux longs alors que je vois un blondin avec une mèche sur le front. C’est comme ça. Je l’ai déjà dit, Anaël apparait aux yeux des autres selon des codes qui nous échappent. Enfin, pour nous départager, malgré nos hésitations, entre androgynie ou hermaphrodisme, en désespoir de certitudes communes, nous finîmes par accepter Timothée et moi que nous hébergions un être à deux corps, et donc à deux visages.

Rémi eut plus tard un autre point de vue, qui intégrait les deux versions d’Anaël, pour l’écrire au masculin et ne pas gêner une lecture déjà assez compliquée. Selon Rémi, dans un accord fraternel qui ne supporte aucune médisance ni mauvaise interprétation, il jouissait tour à tour de l’approche masculine de son frère et de la féminité de sa sœur. Certes, à l’adolescence et à l’heure des transgressions, les deux pôles inconscients de sa nature jouèrent dans son développement. Entre l’omniscience d’Anaël et celle présumée de ses parents, mon fils dut prendre le large. Il fugua. Il suivit des forains, des gens du cirque. Des cousins de Timothée pour la plupart. Grande famille. Nous avions des nouvelles. Rémi étudiait à sa manière, à l’école de la vie. Il travaillait, montait et démontait des manèges, nourrissait des animaux. Une femme plus âgée que lui le mena jusqu’en en Serbie, toujours dans la famille, où il suivit des musiciens en tournée. Il apprit la musique avec eux et connut l’amour. Il se vit offrir une guitare et sut assez vite en jouer. Il lui arriva de se battre, paraît-il. J’avais conçu un garçon téméraire qui ne s’en laissait pas compter. Le sang chaud. Il recadrait. Comme son père. Comment décrirai-je mon enfant ? Casse-cou et volontaire. Anxieux et décidé. Artiste parfois, et surtout curieux. Passionné de musées et de peinture. Il s’acheta une caméra vidéo et trouva dans l’image animée une voie inattendue.

Quand il revint, sa guitare en travers du dos et traînant une valise à roulettes, il n’eut pas besoin de parler. Il avait assez d’images pour faire un film. Il nous le montra, c’était puissant. Deux petites années avaient passé. Il avait compris qui il était. Il nous remercia, nous ses parents, et embrassa Anaël. Une page se tournait. Et le voyage continua.

Mais je laisse à la narratrice le soin de revenir là où nous en étions.

*

Départ

Narrateur

La petite famille ne put quitter la ferme qu’après une fête mémorable, pendant laquelle le fils ainé de Boniface et de Félicité annonça ses fiançailles avec une jeune femme des environs. L’été s’achevant, il avait fallu partir avant de céder à la tentation de se fixer. Boniface avait proposé à Timothée d’habiter les dépendances, que sa famille et lui occupaient depuis leur arrivée. Une proposition très honnête. Les bâtiments en assez bon état pour passer l’hiver, il pourrait envisager quelques travaux dès le printemps prochain. Notre homme avait hésité. Michèle dut lui rappeler qu’ils n’étaient pas faits pour la vie sédentaire et qu’ils avaient déjà une maison, ce qu’il admit. Son fils préférait bouger, le père le lui concéda volontiers vu que lui-même adorait rouler. Quant à Anaël, Michèle lui avait demandé avec un tact inouï s’il ne préférait pas rester chez Félicité, qui lui promettait de retrouver ses parents en remontant la piste de l’hôpital.

Non ! Je veux rester avec toi, avec Rémi et Papa Tio !

Le soulagement de Michèle fut tel qu’elle le serra dans ses bras pour la première fois. Durant cette étreinte toute maternelle, elle fut envahie d’un tel amour pour son enfant du Destin que son cœur s’emballa. Une bouffée de chaleur emplit sa poitrine, son corps trembla, elle crut avoir une attaque. Une grande peur s’empara d’elle. Alors Anaël lui parla doucement à l’oreille avec une voix qu’elle ne lui connaissait pas. Peu à peu, il dissipa ses craintes et l’inquiétude disparut. En regardant ses yeux clairs, en le voyant sourire, elle sut alors qu’il était son fils du Ciel, qu’elle était sa maman du destin. Heureuse et rassurée, elle se mit à rire et rire encore du bonheur que cet enfant lui procurait.

Avisé par le bon sens de sa famille, peut-être plus tard dit Timothée à Boniface et Félicité en les remerciant, on ne sait jamais. Oui, ils seraient toujours les bienvenus. Merci pour tout. Bonne route. Au revoir Anaël, tu reviendras nous voir j’espère, et toi aussi Rémi. Oui nous reviendrons.

Peu après, Timothée le coude à la portière tenait le volant du camping-car d’une main et une cigarette dans l’autre. Pendant qu’il surveillait la route et le paysage, derrière lui sa femme faisait la leçon à leur fils. Rémi suivait le programme scolaire « à la maison », au grand dam d’un rectorat impuissant à l’en empêcher. Il n’avait jamais redoublé et, après un Brevet concluant, la sixième et première année du collège s’était déroulée sans difficultés majeures. Michèle avait l’impression de retourner à l’école et elle adorait faire cours. Dans quelques semaines, ce serait la rentrée. D’ici là, ils risquaient à tout instant une visite d’évaluation. Chacun se tenait prêt à une telle éventualité.

*

Services sociaux

Narrateur

Le cas d’Anaël était tout autre. Sans papiers d’identité, sa présence au sein de cette famille pouvait passer pour un enlèvement aux yeux des autorités. Michèle savait que les services sociaux les traçaient. Dès lors qu’ils étaient repérés, ils pouvaient subir des contrôles aussi imprévus que dérangeants. C’est lors de l’une de ces inspections surprise que Timothée et Michèle prirent conscience du pouvoir de « l’enfant tombé des nues », comme le surnommait parfois Papa Tio. Cette anecdote mérite d’être racontée.

Après l’épisode de la ferme, Timothée et Michèle avaient décidé de descendre sur la côte. Méditerranéenne. Ils n’avaient pas particulièrement de problèmes d’argent, Timothée faisait de l’élagage ici ou là, du paysager, et même de la mécanique, on l’a vu, mais il préférait boursicoter. C’est comme ça qu’il assurait bon an mal leur train de vie, au demeurant des plus modestes. Revenus aléatoires ou non, Timothée avait pu régler les frais de réparation du moteur et indemniser Boniface pour toutes les bonnes choses dont sa famille et lui avaient profité.

Si ses jobs et placements faisaient bouillir la marmite, leur motor-home avait besoin d’une meilleure isolation, et l’imperméabilité du toit laissait à désirer. Un tas de bricoles avaient besoin d’être revues. La pompe à eau, le circuit électrique, le tableau de bord, la suspension arrière, les coulissants. La boîte de vitesse automatique montrait des signes de faiblesse et l’habitacle n’était plus de la première fraîcheur. L’engin, un Winnebago Campeur des années 80, avait de la bouteille. Timothée l’avait racheté avant la naissance de Rémi à un ancien publiciste, qui avait sillonné cinq années durant les courses automobiles européennes pour une marque de tabac américain. Avant de passer à autre chose. Le moteur, un Chevrolet v8, avait ses 220.000 kms au compteur. Démarrage au quart. Le proprio s’en servait de temps en temps. Au sec, sous un hanger près de Vichy, où Timothée était allé le chercher, c’était une aubaine. Pas donné quand même, mais neuf il aurait fallu mettre quatre fois plus.

Le fils de Boniface lui avait fait un devis à la louche. L’estimation des travaux à entreprendre valait la sienne. En banlieue parisienne, un artisan de Villeneuve-la-Garenne, qui d’habitude réparait les vieilles voitures, n’était pas beaucoup plus cher. Ceci dit, les frais restaient conséquents. Par surcroît, il aurait fallu immobiliser le véhicule pendant plusieurs semaines. Auraient-ils dû rester à la ferme ? Possible. Timothée y verrait plus clair dans le sud. Sur la route, traversant le Cantal, ils s’arrêtèrent sur une aire de camping. Refaire les pleins d’eau, des lessives, c’était pratique parfois malgré une promiscuité dont ils n’étaient pas coutumier et qu’ils fuyaient la plupart du temps. Une belle fin d’été avait permis de déjeuner dehors. Le père, la mère et leur fils étaient attablés quand deux véhicules, dont une voiture de gendarmerie, pénétrèrent dans le camping et s’arrêtèrent devant leur emplacement.

Michèle et Timothée comprirent instantanément les raisons de cette intrusion. Ils avaient été repérés. Comment ? L’aspect du  véhicule ? La plaque d’immatriculation ? Peu importe. Michèle eut le réflexe de se lever et de retenir son fils par la main d’une poigne qui surprit le garçon. Du premier véhicule, banalisé, une femme et un homme en sortirent et se présentèrent comme détachés des services sociaux. Accompagnés des forces de l’ordre, ils venaient chercher Rémi.

Comprenez, Madame, cet enfant ne peut décemment vivre dans une telle déréliction sociale, votre mode de vie est par trop misérable, vous rendez-vous compte Monsieur du risque que vous lui faites prendre, avez-vous pensé à son avenir, bien sûr que non, c’est pourquoi il doit absolument suivre un parcours normal d’études, n’ayez aucune inquiétude, il sera accueilli jusqu’à sa majorité au sein d’une famille qui saura l’éduquer convenablement, il y sera très bien, et puis Rémi n’est pas vacciné contre le Covid 19, nous le savons, vous avez le QR code ? Ah mais pour nous c’est capital, à cause de vous cet enfant est un danger pour lui-même et pour son entourage…

Bla bla bla…

En d’autres termes, ils étaient, ces deux-là, dépêchés par les ministères de la Santé de l’Éducation nationale et de l’Intérieur, au nom du préfet du gouvernement de la sacro-sainte République française, venus exprès pour arracher l’enfant à une vie qui présentait tous les symptômes de l’insécurité, parce qu’il serait mieux pour son équilibre que les services de l’enfance se chargeassent de lui, qu’il serait confié à une famille d’accueil, ne faites pas d’histoires, ces papiers sont des plus officiels, nous représentons la loi, c’est sans appel, cette résolution doit s’opérer séance tenante, messieurs faites votre travail !

La réaction de Michèle et de Timothée, on s’en doute, fut à la hauteur de l’évènement. La présence des gendarmes n’augurait rien de bon. Timothée eut beau s’interposer, demander de quel grief on pouvait les accuser. Ne pouvaient-ils pas élever leur enfant comme bon leur semblait ? N’avaient-ils pas d’excellents résultats ? Ne sommes-nous pas dans une République ? Il eut beau dire, l’employée des services sociaux se faisait un malin plaisir à brandir des documents dûment tamponnés. Michèle eut beau prendre à témoin son collègue, imperturbable celui-ci passait un à un à la fonctionnaire les documents accusateurs. Timothée eut beau s’emporter et demander à ce bourreau en jupon si son attitude n’était pas le fruit d’une frustration, il eut beau lui reprocher d’exercer arbitrairement un pouvoir répressif sur d’honnêtes gens, il eut beau tenter l’impossible, la moutarde lui montait au nez et il allait en venir aux mains très certainement.

Sourde, la pince administrative se refermait sur l’enfant. Voyez la scène : les gendarmes s’avancent vers lui, la mère cramponnée à son fils hurle de fureur, Timothée tire son canif de sa poche et l’ouvre, les vacanciers alertés par les cris viennent assister au spectacle, l’énervement grandi, c’est la colère des parents contre la froideur des assaillants, et la stupéfaction du public ou peut-être sa collaboration passive, une voix voudrait s’élever et se tait, un malheur va se produire, là, sous nos yeux, c’est imminent.

*

L’inspectrice

Pendant que le temps et l’espace se mêlent autour d’une impitoyable réunion de caractères antagonistes, nul ne fait attention à la présence d’Anaël.

Il est appuyé au chambranle de la porte du camping-car, ouverte sur l’extérieur. Bras croisés, il observe. Il était plongé dans un livre quand les véhicules sont arrivés. Par la fenêtre coulissante, il a vu des gens descendre de leurs automobiles et s’approcher de Michèle, Timothée et Rémi, désormais sa famille. Ils finissaient de déjeuner à leur arrivée. Il avait gobé un œuf, croqué une tomate avec une pincée de sel, et était retourné un soda à la main à sa lecture des Misérables. Calé dans la banquette les doigts de pieds en éventail, les voix de ces intrus l’avaient déranger. Il avait posé son livre après avoir marqué sa page. Il comprend, évidemment. L’injustice administrative en marche, le fascisme en veston, l’esprit totalitaire des petites gens protégées par le fonctionnariat, l’immense suffisance de ces officiers de l’État imbus de leur prérogatives. Ça existe. Il observe leur manière incivile, il se demande comment Sa Création a pu en arriver à générer des monstres tels que ces quatre-là.

En le voyant descendre du camping-car, panique à bord, Michèle eut un sursaut d’appréhension. La gravité de la situation s’envenimait un cran au-dessus. Sa présence : inexplicable. Michèle imaginait déjà l’employée des services sociaux s’enquérir de l’identité de cet enfant. Le pire était à craindre. Un coup d’œil désespéré à son mari. Une panique redoublée dans ses traits. Timothée tourne la tête. Il voit Anaël. Ses yeux de nouveau dans ceux de sa femme. Ils sont foutus. Bons pour la zonzon et Rémi pour la pension.

Leur échange visuel n’était pas passé inaperçu aux yeux de l’inspectrice. Que regardent-ils ainsi ? Qu’ont-ils l’air de se dire ? Son collègue n’avait pas fait attention. Un gendarme sort son arme de service. À cause du canif de Timothée. L’autre vient de saisir le bras de Rémi. Le garçon se débat et donne un coup de poing au gendarme. Pan dans le menton, il aggrave son cas. Michèle hurle. Timothée tient tête à l’autre agent. Les spectateurs applaudissent en silence. Ils se félicitent de l’action gouvernementale. Ça dégénère grave.

Ni ces adeptes du caravaning saisonnier, ni l’employée des services sociaux, ni son collègue, ni les deux gendarmes ne voient cet enfant qui s’approche. L’inspectrice est intriguée par ces regards en face d’elle. Trois paires d’yeux suivent un déplacement imaginaire dans l’espace de cette aire minuscule. Elle se demande ce qui retient leur attention. Elle ne voit rien d’autre que ce couple et l’enfant qu’elle doit récupérer. Elle est focalisée sur sa mission. Peu importe ce qu’ils regardent, ce qu’elle ne voit ni ne comprend. L’ordre est donné. Qu’on en finisse ! Saisissez-le, bon sang, qu’est-ce que vous attendez ? Posez votre couteau où je fais feu ! Vas-y tire si t’es un homme ! Mais vous êtes fou !? Chéri fais quelque chose ! Si vous touchez un cheveu de mon fils…

Soudain, l’inspectrice manqua d’air. Elle fit un pas maladroit de côté, s’affaissa et dut se mettre à genoux en se retenant d’une main à la table de camping, qui versa. Une violente douleur lui compressait le crâne. La peur se présenta, sans prévenir. Elle était accompagnée de la mort, restée en retrait au cas où. L’employée du ministère ressentit en un éclair toute la vacuité de sa mission. Une seule chose comptait. Ou plutôt une personne : Aline, sa fille. Il lui fallait réparer une faute ancienne. Des non-dits à briser. Ne pas mourir sans lui demander pardon, sans lui crier son amour. Elle aurait voulu être la meilleure des mères. Son divorce, son détachement. Son amant. Et le travail, ce foutu travail. La promotion, la politique, les ronds de jambes. Elle avait très tôt délaissée sa fille. Maltraitance. Elle se vengeait de ses carences envers sa fille en pourrissant la vie des autres. Ceux qui faisaient tout bien avec leur progéniture. Border, raconter des histoires, préparer le goûter, emmener à la piscine, sécher leurs larmes, corriger les devoirs, coudre une robe, soigner les bobos. Tout dans le désordre, comme sa vie à elle. Que de choses essentielles défilaient dans son cerveau. Elle était à terre. Un afflux de sang incontrôlé. La mère du petit garçon était à genoux auprès d’elle. Le monde se retournait. Aidez-moi à la relever ! Rémi remplit-moi un verre d’eau. Miséricorde. Voilà ce que voulait cette femme à l’orée fatale de l’existence. Miséricorde. Oui, elle se souvenait du sens de ce mot. Miséricorde. Elle l’appelait de toute la force de la foi qui restait en elle.

La scène s’arrêta dans cette impasse administrative. Au vu de l’urgence, un gendarme courut à sa voiture pour appeler les secours. Ils arrivèrent si vite qu’on pût penser qu’ils attendaient au bout de l’allée. Questionnée par un des deux infirmiers secouristes diplômés, l’inspectrice bredouilla. Ses yeux effarés. Fébrile. Agitée. Pas de temps à perdre. Une civière sortit de l’ambulance avant d’y reprendre aussitôt sa place avec l’inspectrice à son bord. À l’intérieur, un infirmier fixa un masque à oxygène sur son visage et lui prit le pouls. Son binôme la sangla avant de reprendre le volant. Gyrophare. L’ambulance partit aussi vite qu’elle était venue. L’inspecteur, livide, congédia les gendarmes et remonta dans son automobile. Je dois suivre ma collègue jusqu’à l’hôpital. Confus et désœuvrés, les gendarmes abandonnèrent la bataille. Interdit, le public se retira peu glorieux.

Ni une ni deux, Timothée décida de plier bagage. Illico ! Anaëlle montra à Papa Tio une sacoche en cuir et des papiers, oubliés dans la stupeur. Vu ! Michèle et les enfants rangèrent en deux temps trois mouvements la table de camping et les affaires qui traînaient dehors. Timothée brûla les documents. La sacoche, il la garda en souvenir. Quelques minutes après le départ des gendarmes, notre petite famille quittait le camping sans autre formalité.

À suivre

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Anaël
Tentative d’illustration à partir d’éléments du texte.

  • Début jusqu’à « sans autre formalité » 43.300 caractères.
  • Le texte en cours : 395.631 caractères – 241 pages A5 – Candara corps 11 – Interligne 1,15

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