TAMAM ABUSALAMA

Belgique, le 27 mai 2018

Imagine tes parents qui postent une photo d’eux avec ce commentaire :

“On va manifester quoiqu’il nous arrive”

Je me suis réveillée hier en voyant une photo de ma mère vêtue de l’habit palestinien traditionnel, une robe faite à la main, entièrement brodée, et mon père avec son keffieh rouge de militant de gauche. La photo avait été prise juste avant la Marche du Retour, et mes parents m’avaient en outre envoyé ce message ; « On va manifester. Quoiqu’il nous arrive, continue d’écrire, travaille et reste mobilisée. »

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Tu parles d’un message pour commencer ta journée. On aurait dit un message d’adieu. Au fond de moi, j’enrageais. Bien sûr, je voulais qu’ils y aillent, mais d’un autre côté non. Étant Palestiniens, ils devaient y aller parce que la libération de la Palestine nécessite que nous nous mobilisions par tous les moyens. Comme Père le répète souvent : « Le prix à payer pour notre liberté est élevé. » Bien que je comprenne leur capacité de résilience, je refusais de vivre ces moments d’inquiétude que j’allais endurer, me demandant à chaque minute s’ils n’étaient pas blessés, ou tués. Je ne voulais pas porter le deuil des êtres que j’aimais le plus sur terre.

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Après la manifestation, mes parents m’ont envoyé, ainsi qu’à mes frères et sœurs, une autre photo pour nous rassurer. Ils n’avaient pas l’air en forme, ils avaient inhalé du gaz s’échappant de bombes lacrymogènes lancées par les drones israéliens, les forçant à courir et à rejoindre la masse des blessés. Savoir que mes parents s’en sont finalement bien sortis n’a en rien stoppé ma rage, surtout lorsque j’avais l’impression d’être une spectatrice désespérée et impuissante face au massacre commis contre mon peuple. Je suis outragée de vivre comme si de rien n’était à Bruxelles, où j’habite, et qui est considérée comme le centre des affaires européennes, comme si ce qui se passait à Gaza, chez moi, n’avait strictement aucune importance. Pour ma thèse de mastère, je me suis servie de l’analyse critique pour montrer comment les relations de pouvoir s’établissent et de quelle façon elles se consolident grâce au langage. J’emploie ces mêmes techniques en couvrant l’actualité de Gaza pour la presse occidentale, et même pour des médias soit-disant de gauche et qui soutiennent implicitement le narratif sioniste en privant les Palestiniens, déjà si soumis, de couverture et en usant de mots infâmants et en déshumanisant toute contestation.

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Cette nuit-là, je n’ai pas pu fermer l’œil. Je me demandais pourquoi je gardais espoir dans une humanité capable de tourner le dos au meurtre d’un peuple désarmé, un peuple qui veut simplement des droits comme tant d’autres en disposent. J’imaginais mes parents sur la liste des martyrs. Jusqu’où ira cette barbarie ? Mon cœur a mal en pensant à mes parents et à mon jeune frère toujours à Gaza ;  il souffre de toutes ces personnes tuées qui ne souhaitaient que vivre dans la dignité, il souffre de tous ceux qui ont perdu leurs jambes et qui ne marcheront sans doute plus jamais, il souffre de tous ceux qui ont perdu un être cher et qui doivent maintenant le pleurer.

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Que la communauté internationale s’en affecte ou non, qu’elle condamne les violations d’Israël ou non, nous résisterons jusqu’à notre dernier souffle. Soixante-dix ans nous séparent de la Nakba, de l’oppression, de l’extermination ethnique, de l’exil, des dépossessions et du racisme. Les humiliations quotidiennes ne nous feront pas changer d’avis. Si je suis aujourd’hui exilée en Belgique, ainsi que des milliers de mes compatriotes disséminés dans le monde, cela ne signifie aucunement que nous allons abandonner un jour.

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Version originale sur WANN 

Tamam Abusalama sur Mondoweiss

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Note du traducteur :

LA MARCHE DU RETOUR commémore l’exode des Palestiniens (nakba), forcés en 1948 de quitter leurs foyers pour être parqués dans la Bande de Gaza par l’armée israélienne. Cette manifestation clame le droit au retour. Le 30 mars 2018, entre 40.000 et 50.000 Palestiniens ont manifesté – la majorité d’entre eux de manière pacifique – près de la zone séparant Gaza d’Israël. […] Pour le Commissaire général de l’UNRWA (United Nations Relief and Works [ secours et travaux ] Agency), Pierre KRÄHENBÜHL, les lourdes pertes humaines enregistrées lors de la « Grande marche du retour » ont été largement sous-estimées. Près de 29.000 personnes ont été blessées lors de ces manifestations dont plus de 7.000 par des tirs à balles réelles.

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