Le poète évadé

A lire en écoutant la musique de Blade Runner

Il s’est éteint à l’instant de l’étreinte
Allongé sur les marches teintes
Des pétales de la vie
 
Arrêtée sur l’étendue
La terre a versé
Avant que ne lui échappe
Le sens du mot perdu
Dans le cœur du péché
 
La nef s’est écrasée
En silence
Elle avait la forme d’un oiseau
Elle gite tel un vaisseau triste
Au milieu de congénères
Croulant sous leurs voilures
Alignés au bout de la piste
Penchés comme des roseaux
Leur acier en panne d’azur
 
Par chance
Le ciel rayonne
Il avait oublié la gloire
La prairie époumone
Son poitrail de femme superbe
Que caresse le vent dans l’herbe
L’air résonne à l’écho d’une plainte nue
Ecorchée de vertu
Dans le feu de l’errance
 
Des couloirs et des ascenseurs
D’un côté les élus
De l’autre les autres
Plus pauvres que l’apôtre
Leur fiche d’identité en main
Défiant la dignité
À la face des censeurs
 
La pluie a fondu
Le lit de mon fleuve
S’écoule dans son sablier
Une femme brasse les flots mouillés
Ivres de ses tendresses
Et baise un sol envieux
 
Aux quatre coins des banlieues
Le long du champ aux tombes
Des minotaures jaloux lancent des cailloux
Entre le cygne noir et la blanche colombe
Ils tournent en rond en cercle
Et dans la stratosphère
Ils ont vu la ruine des familles
L’incendie fraternel
Et l’espoir impossible
Des retrouvailles charnelles
 
Des allées insignes
Aux mails de nos mémoires
Où nous ont parlé nos pères
Des prairies de soleils
Où s’endormaient des enfants amoureux
Lui sur elle sous lui, et ils recommençaient
Chaque nuit, à l’envers, autrement
Les masques du jour et ceux du mensonge
Honnis par l’amour et l’amant
 
Bois le sang rongeur
Balancé au bout d’une corde
J’entends le bruit numérique
Les sabots virulents de la horde
Des sauveurs !
Il leur faut des sauveurs
À grands cris
Grandiloquents de fureur
À l’ère de l’heure nue
 
Les chiens du prince sont à la fête
Ils dévorent des sacs mortuaires
Des festins graves inondent les foyers
Des blouses cravatées pillent les marchés
Il n’est plus de miroirs
Il est temps de faire briller l’humanité
Et de boire sa propre pisse
Jusqu’à la lie du dernier suaire
 
Il n’y a plus de trous pour enterrer
Implore l’épouse infortunée
Son enfant est allongé
Mari, père, prière
Ils sont tous là à errer
Dans cinquante centimètres carrés
Entre le sacre et le fils
 
Moi je vais mourir
Je n’ai rien souhaité
Moins encore obtenu
Pris voulu arraché tenu
Comme le souffle court du condamné à vie
Enfle jusqu’à la mire
Le sexe en état de bonheur
Le voici face à l’âge adulte
À sa fenêtre de tir
 
L’art
Il n’est pas de néant plus accompli
Au sein de la sagesse
Par-dessus les plaines de mon enfance
Aux moissons de juillet les baisers de ta bouche
Je vois encore ce garçonnet
Plein de taches de rousseur
Je l’entends rire et courir
Dans chacune de mes larmes
Parmi les moissonneurs
Elles portent l’une ou l’autre les rives d’antan
L’opéra dans les yeux de ma mère
Et le piano au son de sa voix
 
Le poète a vu
Aurore aux doigts de rose
L’Apocalypse est attendue
Un disciple l’a dit
Le Prophète en jugera
Au milieu des crachats
De ces trois-là, qu’il ose le premier
Ses frères l’ont trahi le torturent sans cesse
Il renaîtra de leur impiété
Il est l’unique croyant en voie d’apparition
Sans trompette ni estafette
Juste un siège de pierre où s’assoient ses fesses
Là, ses doigts d’or et son esprit de chair
Ecrivent et gravent au centuple
Des vers d’exception
Pour relever de l’infamie
Le pain de l’amitié et de l’inimitié                                               

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