COMME NOUS EXISTONS

En écoutant les matins de France culture le samedi 30 décembre 2023, au milieu d’une actualité délétère, j’entendais autour du thème : « L’horizon de la littérature en question », l’interview d’une auteure pour moi totalement inconnue, Kaoutar HARCHI, dont les propos sur l’exercice de la non-fiction m’ont interpellé. Il s’agissait aussi de la promotion d’un livre, Littérature et Révolution, un entretien qu’elle a co-écrit avec Joseph ANDRAS. De livre en livre, j’ai suivi la piste pour vous donner envie de lire à votre tour :

« Comme nous existons » de Kaoutar HARCHI

Dans Comme nous existons, j’en reviens donc à cette idée de la non-fiction. Ce récit — il est écrit « récit » sur la couverture, ce qui au passage peut nous rappeler le Goncourt 2017 : L’Ordre du jour d’Eric VUILLARD — semble parfaitement ancré dans la vie de l’auteure. À moins, car je l’ignore n’étant pas de ses intimes, à moins que le texte soit imprégné de passages totalement inventés, j’ai plutôt eu l’impression d’entrer de plain-pied dans ce que j’appelle une autobiographie. Je sais que l’époque tend à vouloir changer un mot pour un autre, les modes veulent ça. Donc je prends comme postulat qu’il s’agit d’un récit autobiographique, et là, je l’avoue, je me vois accompagner Kaoutar de l’enfance jusqu’à une période récente dans ses pérégrinations à la conquête de la reconnaissance, qu’elle atteint avec une abnégation que je trouve admirable.

Depuis quelques années, j’ai levé le pied à la lecture. La vérité, c’est que lorsque l’on écrit, le temps pour lire s’amenuise. Posséder des milliers de livres pour avoir une belle bibliothèque qu’on ne lit pas, ça ne m’intéresse guère. Par contre, suivre des études au plus haut niveau ne peut se faire sans la lecture ni sans bien entendu gratter du papier. Aussi, aller avec Kaoutar à la bibliothèque de son quartier ou retourner sur les bancs de l’université en sa compagnie me permet de rencontrer d’autres auteur.es, que je n’avais peut-être pas eu le loisir de croiser en chemin, et je la remercie vivement de me les avoir présenté.es.

Mais au-delà de ces rencontres et de la vie d’une enfant, d’une jeune femme puis d’une adulte engagée dans l’action littéraire et politique, ce sont les difficultés qu’elle a dû surmonter qui forcent le respect. L’ascension sociale — attention, ce n’est pas le sujet en soi — d’une enfant d’origine marocaine dans ce monde français « racisé », comme Kaoutar aime à le rappeler souvent, se lit comme un roman. C’est vivant, c’est souvent très beau, il y a des scènes de la vie quotidienne, des passages initiatiques, comme l’humiliation, des descriptions réalistes de ce que nous incarnons, nous les blancs, quand nous voulons coloniser jusqu’à notre territoire que nous voulons contrôler, ou déshériter.

Les Français sont-ils un peuple sans peuple ? Je me pose parfois la question, mais je risque de m’égarer en prenant ici ce chemin. Sommes-nous un peuple solidaire ? Qui entends-je dire « Mon peuple » en France ? Personne, sinon l’abbé Pierre, alors que dans d’autres pays, sous d’autres soleils, des individus se battent encore et toujours pour cette notion d’humanité. Aurait-on perdu cette notion, hors du populaire ou du populisme, quand des systèmes dominants tels que la République, l’Europe, l’Otan, les États-Unis, les marchés et toutes les corruptions qui les vénèrent font de nous leurs vassaux ? Sommes-nous si égoïstes, si soumis ? Sommes-nous si arrogants et si peu solidaires d’autrui ? Là aussi je me pose la question. Ne sommes-nous pas un peuple sur la terre parmi tant d’autres ? Au demeurant, n’en formons-nous pas qu’un seul, comme nous existons. Merci Kaoutar HARCHI pour cette leçon de vie et d’humilité.

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Parmi les nombreux liens disponibles, j’ai choisi une intervention de Kaoutar HARCHI en 2019 à l’université du Mans avec des extraits vidéo de Assia DJEBAR et Kateb YACINE.

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