Diego Movilla – Par effraction

La peinture sans les peintres aurait peu de chances d’exister. À Tours comme ailleurs s’expriment dans la lumière de leurs ateliers des artistes de toutes nationalités et de cultures souvent diverses, alors que dans nos rues parfois survoltées des populations vont et viennent, du travail à l’école, de leur maison aux spectacles, sans toujours savoir les talents qui œuvrent parfois juste à côté de chez elles.

La rencontre avec l’art et ses créateurs n’est pas chose si aisée. Enchaînés à nos quotidiens, nous traversons tant de situations et de lieux qu’il faut le secours du hasard pour entrer en contact avec celles et ceux qui nous transmettent, au présent comme pour l’avenir, le fruit de leurs réflexions et de leurs visions.

Dans l’atelier de Diego Movilla trois demoiselles espagnoles en vertugadins

L’émerveillement est rare. Qui s’extasie encore à la contemplation quand il faut sans cesse remettre sur le métier la main et l’esprit ? Je suis journaliste ou charpentier, caissier ou conducteur de camion, mes yeux et mon corps sont occupés à la tâche. J’attends, souvent avec impatience, l’heure de retourner dans mon foyer et d’y retrouver ma famille. Patient, j’occupe mon temps à rendre à la société et pour moi-même ma part de besogne, que j’y prenne du plaisir ou non, que je pointe à un organisme social ou participe à une action bénévole. Pourtant, le rêve reste omniprésent et c’est grâce à lui et à l’espoir qu’il couve que mes facultés intellectuelles restent en éveil. Une forme étonnante, une couleur étrange, un agencement de traits inhabituels, n’importe quoi de différent et un monde nouveau s’illumine.

J’ai toujours considéré l’art comme une magie. Chaque artiste en a une conception particulière, au même titre que l’amateur, éclairé ou non. C’est sûrement une question de goût ou une prédisposition à la sensibilité du monde extérieur. Patience, contemplation et refus de fermeture, l’art a l’esprit entr’ouvert en toutes circonstances. Il laisse passer la lumière même pendant les périodes les plus sombres. C’est une discipline en soi, une volonté de rester éveillé quoiqu’il arrive.

Nul ne peut effacer la nature

La pluie, les mauvaises nouvelles, la politique, les soubresauts de l’économie, les injustices si cruelles sous tant de climats, les accidents imprévisibles et les catastrophes, l’âme est vigilante et aucune situation ne pourrait l’empêcher de s’évader ou de rester fidèle à elle-même, quel que soit le régime en place. Aussi ces rencontres hors du commun sont-elles aussi essentielles à la réflexion que des rides sur les visages des anciens ou que des tournoiements dans le jeu des enfants. Tant pis si dans le sillage de la création, parfois, l’hermétisme hante l’imaginaire des adultes ; la magie persiste à qui ose voir, à défaut de croire.

Ensuite, tenter de rendre compte de la représentation du monde selon Diego Movilla participe d’un certain défi à l’écriture. La critique d’art ou l’essai m’ont paru insuffisants compte tenu de la diversité des voies suivies par Diego, d’autant que la densité du champ pictural ou plastique dans laquelle toute son œuvre évolue est concentrée dans une logique implacable. Du coup (j’écris comme je parle), en discutant autour de sa palette une bière à la main et une cigarette dans l’autre, un œil sur une ménine dégommée et l’autre sur une installation en cours, la dimension ludique du propos m’est apparue probable.

Une palette de couleurs, preuve de la peinture.

D’où ce discours un tantinet théâtral autour de trois personnages, Jean, Conceptión et Arthur, comme les représentations oniriques de ce que m’inspirent les œuvres de Diego. Mais encore, le cours de leurs aventures est aussi alimenté par les différents documents ou textes déjà écrits par des collègues écrivains, critiques ou philosophes. Le peintre est notre sujet, nous le décortiquons tel un prisonnier pour mieux l’analyser, le dépecer, le démembrer, l’assujettir, le rendre esclave de notre pensée au risque, pendant que nous y sommes, de le trahir.

En définitive, puisque celle-ci est si rétive à se donner d’elle-même, nous nous rendons tous à l’évidence d’une effraction pour parvenir à la connaissance.

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Mail du 5 novembre 2019

Bonjour Diego, 
Comme tout à une fin présumée, je déclare avoir terminé le petit texte dont tu as déjà eu un bref aperçu. 
Je me rends compte que c’est un essai difficile. 
Ton œuvre est si dense et si intelligemment fracturée que l’aborder de cette manière constitue une complexité qui m’a déjà bien mouvementé les cellules cognitives. 
Sans doute des textes plus théoriques, comme ceux que j’ai parcourus dans tes catalogues et sur ton site auront l’analyse nécessaire à une compréhension plus narrative. 
Ce qui m’a intéressé, c’est l’aspect ludique et très enjoué de toutes ces façons très disparates de remodeler l’existant, « au risque » de le casser pour lui redonner une nouvelle vie, en quelque sorte. 
C’est vrai que nous sommes souvent conditionné.es par des modes de représentation que si nous ne les remettons pas en question, par un procédé ou un autre, fût-il celui de la déconstruction, nous ne parviendrons jamais à nous en délivrer.
Je crois que ton travail, parmi d’autres qualités, permet justement une émancipation de ces codes ancestraux et souvent pesants.
S’ils nous ont conduits jusqu’ici, rien ne dit en effet qu’ils aient raison, aussi peut-on imaginer qu’un autre présent eût été possible en bifurquant à tel ou tel moment/endroit. 
Le rapport au temps, si j’interroge ce processus, sera constamment remis en question. 
Il y a de la fiction dans ce que tu tentes de nous dire à travers tes peintures et tes installations. 
C’est pourquoi Jean, Conception et Arthur ont pu naviguer d’un lieu à un autre sans se soucier des frontières. 
On en reparlera, je mets en forme l’existant avec les matériaux dont je dispose et je te préviendrai lorsque la première mouture me paraîtra assez aboutie pour la confier à ton jugement. 
Quoiqu’il en soit, cela restera un document de nature amicale, mais s’il peut nous ouvrir des portes ou défoncer des fenêtres pour nous faufiler par effraction vers des possibles, alors tant mieux. 
Bien à toi et à bientôt. 
michel

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 TIRAGE DE PORTRAIT
 
  10 exemplaires numérotés de 1 à 10
+ 2 exemplaires marqués MP et DM
 
DIEGO MOVILLA / PAR EFFRACTION
Fait à Tours le 12 décembre 2019 © Tout droit merci
 Impression numérique
Couverture sur Arjowiggings Pop’Set Oyster
Intérieur sur DCP Clairefontaine ivoire

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