La part de Londres

Propos : l’idée majeure réside dans l’intégrité que je porte à l’autobiographie.

Il aurait été plus élégant pour ma fierté de relater certains faits avec ce qu’il faut de poudre aux yeux pour passer le cap du jugement, de me rehausser vis-à-vis de circonstances où je me suis mal conduit par manque de courage, bêtise ou naïveté. Faits irréparables, j’ai cependant trouvé dans la rédaction de « La part de Londres » un exutoire efficace à ces mésaventures au plus près de la culture bar londonienne.

Je crois dans le fond que j’ai adoré cette période, avec du recul bien sûr. C’est étrange comme les moments les plus intenses de la vie peuvent devenir des marques auxquelles il est bon de se référer pour mieux se comprendre.

L’écriture sur soi-même participe de cet élan vers la sagesse que chaque être raisonnable cherchera à obtenir. Il n’y a pas de petites expériences, nous sommes tous doués de facultés extraordinaires qu’il nous appartient de mettre en action.

Aujourd’hui, en feuilletant les pages du Net, j’ai retrouvé plus ou moins par hasard la trace de Jonathan Downey, mon ex boss chez Match. Dans un article de Ian Cameron que j’ai chopé sur le site de l’excellent  » Difford’s Guide », il avoue et je cite : « … particularly in relation to friends and colleagues doing foolish things, Idon’t think I have been honest enough. », et j’en prends acte. Voilà au moins un patron qui fait son méa culpa.

Ah, très important, à part deux ou trois mauvais personnages, dont je me délecte de brosser le portrait, je n’ai pas de rancœur particulière : tout ça participait à ce que l’on appelle un job. Ces tranches de vie sont de la matière à une écriture qui reflète des sentiments consignés au jour le jour dans un journal.

***

MATCH BAR

(Extrait)

Match bar Clerkenwell

Les semaines passèrent sans qu’aucun de nous ne vît venir le plus petit penny. Certains soirs, pour compenser ou pour nous maintenir en éveil, Jonathan nous emmenait tous dîner dans un restaurant du coin. C’est toujours difficile de juger quelqu’un, mais j’avais l’impression qu’il surfait au-dessus de certaines réalités. Si l’un de nous, profitant de l’occasion, tentait de brosser le tableau de notre condition, la discussion glissait. Jonathan avait le don de faire dévier la conversation dans la banalité la plus déroutante et de l’y laisser. C’était un don, une nature en soi et j’étais sûr qu’il ne le faisait pas exprès. Un Anglais bon ton, toujours très bien habillé, en costume cravate de belle facture ou en sportswear de marque, le cheveu arrangé et le menton aussi poli que son langage raffiné. Le type même du gars sur lequel on croit pouvoir compter.

Omar, associé et valet de Jonathan, restait concentré sur les travaux et ne semblait guère disposer à nous considérer autrement que comme de la main d’œuvre à sa disposition. Nous avancions tous dans l’incertitude, cramponnés dans la souffrance d’un travail exténuant et toujours tardif dans l’espoir que ça marche.

Ali supportait déjà moins la galère dans laquelle nous nous étions fourvoyés. Il m’invita à passer un soir chez lui, un espace sans confort, sans meuble mis à part un bout de banc près d’une table sans âme où il m’évoqua des souvenirs à demi-éteints. Il portait sur lui la photo d’un fils qu’il ne voyait jamais et qui lui manquait. L’enfant était parti avec sa mère en Irlande où Ali n’y aurait pas été le bienvenu. Malgré ce drame familial, un rire immense et communicatif, presque fou, ne le quittait jamais.

Sylvie, à l’inverse, était une femme accomplie. Elle vivait près de Camden dans une maisonnette avec jardin, son copain bossait, ils avaient des projets. La normalité dans toute sa splendeur, l’acceptation banal des aléas, quels qu’ils fussent.

Giovanni était sans doute le plus ambitieux de nous tous. Il considérait Match comme un tremplin. Le garçon était beaucoup plus malin qu’il en avait l’air. Il s’entendait trop bien avec Omar, qu’il séduisait avec sa belle gueule de rital et ses gestes enfantins et gracieux.

Quant à moi, je fatiguais. De plus, sans raison apparente, ma jambe gauche se mit à me jouer des tours. Le jour j’avais du mal à marcher et je claudiquais, traînant une douleur insupportable qui m’empêchait de dormir la nuit. Je serais allé voir un docteur si, par intermittence, la douleur n’eût disparu. Omar, un jour où il nous avait conduits, Giovanni et moi, dans un magasin de Soho pour que nous choisissions des tenues, m’en avait fait la remarque sur un ton si déplaisant que j’eus l’impression qu’il aurait souhaité que ma jambe lâche.

Les jours suivants ses paroles ne se firent pas plus tendres. Dans sa façon de s’adresser à moi quelque chose n’allait pas. C’est alors que je compris qu’il me détestait. Seulement voilà, il s’avéra très vite que, devant l’état d’avancement des choses, j’étais un maillon indispensable ― au moins pour un temps. J’étais celui qui menait ses rêves sur la bonne voie.

Nous passions la majeure partie de nos journées au travail, commençant tôt, terminant tard, et ne dormant que deux ou trois heures avant d’y retourner. Dans l’impossibilité de me payer le taxi après le passage du dernier métro, je marchais jusqu’à St Pancras, soit un bon mile, où, avec du pot, j’attrapais un bus de nuit. Jamais assez couvert, je souffrais de ces froids retours, souvent pluvieux. Une fois, en rentrant, titubant de fatigue dans mes escaliers et à deux doigts de tomber, je perdis l’équilibre. Vacillant, je me cognai l’épaule contre le mur et me tordis la cheville en dégringolant quelques marches. Méditant cet incident, j’en parlai le lendemain avec Ali. Logé à la même enseigne, mon collègue marocain, plus proche de l’Irakien que je ne l’étais, osa lui en parler. Omar fut bien obligé de reconnaître que nous ne pouvions continuer à ce rythme et, non sans rechigner, il dut finalement nous défrayer de nos trajets nocturnes, que nous faisions désormais en mini-cab.

À suivre…

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