D’abord se positionner

D’abord se positionner, ou essayer de définir les origines d’une volonté d’agir.

Je suppose que nous fonctionnons tous à l’aide de déclencheurs. Il y a dans l’engagement un rapport de cause à effet. Untel perd un enfant à cause du cancer et le voilà en lutte contre le laboratoire qu’il croit coupable de sa mort ; un autre voit sa famille décimée dans un attentat et il prend les armes à son tour ou milite dans un groupe hostile au terrorisme ; une femme victime d’un viol sera porte-parole d’une ONG défendant les droits des femmes, et ainsi de suite.

Pour ma part j’essaie de comprendre les raisons qui pourraient me pousser à prendre la plume pour défendre une certaine idée de la liberté de penser et d’exprimer cette pensée, intellectuellement ou matériellement.

Ai-je un jour subi un événement qui m’aurait conduit à une telle frustration que j’en aurais nourri une rancune ? C’est possible. Quel enfant ai-je été au juste ? Ai-je pu m’exprimer librement dans ma famille ou bien ai-je été exclu de toute discussion ? L’école m’a-t-elle accompagné dans mon développement intellectuel ou, au contraire, m’a-t-elle privé de ma libre réflexion ? Un groupe de camarades aurait-il joué d’un ascendant sur ma personnalité et m’aurait-il contraint à une certaine forme d’acceptation concernant son mode de fonctionnement et ses codes ? Ou, au contraire, aurais-je été un jour tenu à l’écart d’un jeu ou d’un événement, au motif que je m’écartais pour lire, par exemple, ou que j’exprimais un avis différent ? Inconsciemment, aurai-je été le jouet de ces castrations possibles, et aurai-je grandi en alimentant une pensée contrite, alors qu’avec l’âge une détermination inconnue se fait l’écho d’un silence trop longtemps contenu ? Il y a certainement un peu de tout cela dans mes faiblesses, c’est ainsi, je dois composer avec, et accepter mes petites ou grandes lâchetés passées.

Toutefois un événement me revient parfois en mémoire. Je ne sais pas exactement ce qu’il signifie, si sa réminiscence est utile à mon propos, ou s’il est tout simplement vecteur d’une activité qui, normalement, a tout à voir avec le conscient. Quoiqu’il en soit il m’intéresse de le relater.

C’était au tout début des années 70, à l’école dans une institution catholique. Pendant l’heure du déjeuner, au réfectoire, un élève a sifflé. Attendant une auto-dénonciation qui ne venait pas, un surveillant a fait sortir tous les élèves. Un par an, il leur a posé cette question : « C’est toi qui a sifflé ? », et comme tous nous avons répondu : « Non », nous avons tous, chacun notre tour, été giflés.

J’ai un souvenir très net de cet épisode. Ce surveillant est à jamais devant moi à me poser cette question. Si je n’étais alors qu’un gamin, lui devait avoir une vingtaine d’années. Nous l’appelions Yéyé. C’était un petit blond trapu coiffé à la mode anglaise, la frange juste au-dessus des yeux. Il portait aussi des lunettes de soleil et, quand il marchait dans la cour, il rangeait ses doigts dans les poches arrière de son jean. Il avait l’air d’un de ces loubards de l’époque, qu’on appelait des blousons noirs. S’il ne nous terrifiait pas, nous craignions ses baffes.

Un mauvais rêve m’a souvent réveillé depuis cette époque, et je crois qu’il me vient de cet épisode sordide. Je suis, avec quelques autres, face à un peloton d’exécution. L’instant dure. C’est la pénombre tout autour, il se pourrait qu’il pleuve.

Depuis je n’ai cessé de me questionner sur les conditions qui peuvent amener un individu à en exécuter un autre. Ceci est quelque chose de très humain, après tout, songez-y, il suffit de circonstances exceptionnelles pour que ce genre de vocation se révèle, surtout lorsqu’elle y est encouragée.

Tout le monde connaît ou a entendu parler de la forêt de Katyn, dans laquelle un épouvantable charnier fut découvert en 1943. Des exécuteurs avaient assassiné plusieurs milliers de Polonais d’une balle dans le crâne. Le film éponyme de Josef Vajda est à cet effet saisissant. Évidemment, et heureusement, la comparaison avec mon souvenir de gosse est sans commune mesure, mais je n’oublierai jamais mon angoisse lorsque je dus m’avancer et me placer face à cet exécuteur de cour de récré. Et je pense et penserai toujours à ces enfants anonymes et lointains qui subissent, certainement en ce moment même, d’innommables atrocités.

Dans un registre plus actuel, « grâce », si l’on peut dire, à internet, des informations du monde tel qu’il va parviennent jusqu’à nous en temps réel. Des images du bout de la planète, du fond de l’enfer que les hommes se créent pour magnifier l’horreur dont ils sont capables. J’ai visionné une vidéo, apparemment véridique, sur laquelle de nombreux jeunes hommes sont guidés vers des fosses, tout près desquelles ils sont abattus, comme à Katyn, sauf que ce nouveau théâtre tragique se joue aujourd’hui au Moyen-Orient

Comment ne pas se trouver mal devant une telle barbarie ? Je me suis trouvé mal.

Suis-je en pleine digression ? Non, je trace un fil de pensée très personnel, je vaque à mes souvenirs, j’essaye par des exemples de comparer ma vie de tous les jours à ce qu’il se passe ailleurs, pour tenter de comprendre, pour forcer mon imagination à voir de plus près et provoquer l’émotion. J’ai besoin de ressentir quelque chose, je ne peux pas rester impassible. Voyez, même s’il semble qu’elle pourrait être remise en cause à moyen terme, voyez la situation pacifique de la France, au moins sur son sol. Sommes-nous tous, nous Français, également « touchés » par les événements qui bouleversent tant de pays et tant de peuples à l’heure actuelle ?

Prendre conscience de la souffrance des autres est déjà un bon début, il mène aux engagements.
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