Attentats Made in France

Il y a une charge émotionnelle difficile à exprimer dans les œuvres de ceux qui utilisent l’art ou l’écriture à fin d’alertes. Je pense tout particulièrement à Nicolas Boukhrief et à son film Made in France, dont la sortie en salle, à cause des événements, a été reprogrammée sine die. Ne l’ayant pas vu, tout ce que je peux en dire est qu’il annonce, par la fiction, ce qui vient de se dérouler à Paris ce 13 novembre 2015. Peut-être, et je dis bien « peut-être », qu’il s’agit là d’un opportunisme mercantile lié à la sombre actualité mondiale, qui retentit d’attentats et alimente le cinéma d’une violence sans pareille, ou du désir de provocation d’un cinéaste de bousculer les esprits par un film dont la catharsis ne manquera pas de rassurer ses spectateurs.

Mais en fait il s’agit de bien autre chose qu’une simple opportunité ou qu’une volonté de provoquer. J’en suis absolument sûr et que Boukhrief me pardonne d’avoir à dessein mis le doute chez mon lecteur. Non, j’y vois plus pertinemment un moyen, ici cinématographique, pour montrer et prévenir d’un danger quand tout autour la presse, les autorités et par là la quasi-société masquent une réalité flagrante. L’exercice n’est pas sans laisser des flétrissures. Une telle narration des événements, même fictive, s’inscrit jusqu’au plus profond de l’individu qui juge, à travers le média qu’il aura choisi ou qui lui conviendra le mieux, sa société en son entier.

Prendre l’attitude du veilleur puis être en capacité de manifester sa vision pour alerter d’un danger est assurément une tâche complexe, surtout lorsque l’opinion générale s’est laissée endormir. Peu enclins à troquer leur confort pour une réalité moins oiseuse, les peuples dont la population n’a pas connu la guerre sont plus prompts à la critique molle qu’à la clairvoyance. Mais cette clarté n’est l’apanage que de quelques artistes, comme Boukhrief, qui en seront toujours plus ou moins les victimes à un moment ou à un autre. En tous les cas ces artistes en assument la charge. Ces œuvres sont celles de caractères bien trempés, on ne prend pas pour sujet la guerre, un des cavaliers de l’apocalypse, sans en ressentir un poids moral, une responsabilité. À leur façon, ces veilleurs sont les premiers défenseurs de nos libertés, quand bien même leurs créations défenestrent la bien-pensance, ce qui est aujourd’hui permis et grandement conseillé, quels que soient les messages et leurs contenus, parce que nous avons besoin d’y voir clair et de réapprendre à lire et à regarder.

Maintenant, que la RATP décide de retirer l’affiche de Made in France de son réseau de tunnels et de stations dans Paris est compréhensible, si l’on s’arrête à l’évocation du souvenir des attentats, cette fois-ci véridiques, du Bataclan et des terrasses de café dans la capitale. Certes, un fusil mitrailleur fiché à l’endroit et place de la Tour Eiffel pouvait produire un effet très négatif dans l’esprit de la population, soudainement marquée au plus fort de ses croyances.

J’ignore quel destin aura ce film qui aura imaginé par avance ce qu’il s’est produit.

De toute évidence ces prophéties ne sont pas au goût de tout le monde, et surtout pas de ceux qui auront volontairement fermé les yeux. D’Isaïe à Jérémie il n’y a que la lettre. En attendant, l’affiche de Made in France a donc été retirée, mais de vraies armes circulent maintenant dans les couloirs du métro parisien.

Quoiqu’il en soit, dignité pour les vraies victimes ou non, c’est bien une forme de censure.

capture écran made in france

Les artistes avertissent souvent au risque d’être incompris, honnis ou bannis, ou pire. C’est toute leur charge émotionnelle qui en souffre dès lors qu’ils osent aborder les thèmes cruciaux que la plupart évite avec beaucoup de prudence.

J’appelle cela du courage.

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