Réinventer la culture

Tours rive nord 2020
Élections municipales

Une interview de Michel Pommier par Luc Lejour

Luc Lejour : Tu pars en campagne.

Michel Pommier : Disons que la période se prête à déplacer le curseur au niveau de la culture. En termes d’idées reçues, les villes, les départements, les régions et le ministère soutiennent la culture, mais en dehors de la communication événementielle et du culturellement correct d’une image lissée de la création, qu’en est-il du fond à l’heure des immenses bouleversements qui agitent la planète et ses habitants ?

L. L. : Je t’accorde le fait que la culture est de plus en plus aux ordres d’un consensus institutionnel délétère pour les idées. L’obéissance apporte des privilèges.

M. P. : Et plus encore la résignation, surtout dans l’art contemporain et le théâtre, quoique le cinéma français, qui est largement subventionné, subit lui aussi une puissante autocensure. Si les artistes et les metteurs en scène se pliant au jeu de la reconnaissance institutionnelle choisissent la médiocrité, ce n’est pas uniquement leur problème, c’est aussi le nôtre dans la mesure où la liberté d’expression diminue. Moins d’engagement favorise la corruption intellectuelle.

L’ancienne mairie de Saint-Symphorien à l’abandon mais pas pour longtemps.
Un renouveau est prévu avec la force des futures coopératives culturelles
pour un quartier reprenant enfin vie

L. L. : Tu fais une généralité d’un schéma institutionnel alors que la culture se privatise de plus en plus. C’est déjà un débat d’arrière-garde.

M. P. : Non, car en ce qui concerne la privatisation des structures, l’institution en est le principal promoteur. Que les arts et l’argent se rejoignent, je ne suis pas contre, mais la justice serait que cet argent n’aille pas systématiquement vers les mêmes projets et les mêmes personnes. Tu vois, je m’intéresse surtout à la mutualisation des efforts, ou des métiers si tu veux. L’équité doit être présente tout au long du processus de réalisation. Pour cela, si l’on se positionne sur un territoire donné, tu observeras que nos comportements se fractionnent en « chapelles », d’où le poids des individualités. Je dis cela en pensant aux structures associatives mais également aux entreprises qui ne sont pas assez présentes sur le territoire social ou solidaire, alors qu’aujourd’hui elles auraient besoin d’intégrer de nouvelles logiques dans leurs stratégies commerciales. Tout le monde y gagnerait.

L. L. : Tu soulignes souvent le poids du fonctionnement des structures nationales.

Une course à pied de 5000 mètres en ligne droite jusqu’à Grandmont vue du plateau de la Tranchée. Un projet sportif et festif ? Pourquoi pas. Départ sous la future horloge du nouveau lieu pour toutes les cultures. Et bientôt refleuriront des arbres, des vrais.

M. P. : Dans le sens où elles sont dirigées par des gestionnaires de l’État, oui, je critique ces structures, aussi bien à Tours que dans la plupart des villes de France où ce schéma dominant est contre-productif, sauf pour une élite que je qualifie de courtisane. C’est un recul des valeurs si l’on place cette remarque au niveau démocratique. Évidemment, puisque nous sommes à Tours, je pense qu’il est essentiel que la prochaine équipe municipale prenne à bras le corps ces problèmes d’équité. Si on prend le CCC (Centre de Création Contemporaine) et le Centre dramatique de Tours, la Ville doit reprendre en partie la main, au moins à hauteur de ses engagements, notamment financiers, sur leur programmation. En tous les cas, le CCC ne peut plus proposer un modèle unique basé sur une culture blanche et occidentale, ni un aspect purement marketing de la création d’aujourd’hui. Faire de la publicité masquée pour les galeries parisiennes les plus en phase avec le Ministère de la Culture n’est en soi pas une démarche culturelle, mais de l’opportunisme quand ce n’est pas une propagande déguisée.

L. L. : À force d’être « éduqué », le public finit en effet à croire en la bonne parole.

M. P. : Il ne faut pas non plus prendre les gens pour des imbéciles, surtout en ce moment de réveil des consciences. Regarde les gilets jaunes et les grèves maintenues par les salariés eux-mêmes. Depuis les événements de décembre 2018, les gens se font une meilleure opinion de la situation qu’avant. La démocratie est en danger mais elle n’est pas malade. Maintenant, si tu veux être au box-office, ne parle pas de ces sujets qui fâchent les inspecteurs de la culture.

L. L. : Ce qui m’intéresserait, c’est que tu dises à mes lecteurs et mes lectrices la façon dont tu imagines pouvoir sortir de la crise.

M. P. : C’est sûre que la crise est un élément crucial de notre époque. Elle rampe de moins en moins souterrainement mais les politiques évitent d’en parler, comme ils évitent de parler du fondamentalisme islamique. Ces menaces, ils les éludent volontairement parce que les élections participent à l’illusion collective vers un monde meilleur, le tout dans un grand raout médiatique frappé d’amnésie.

L. L. : Alors discutons du fond du problème.

M. P. : Le problème majeur réside dans la pauvreté. Pas uniquement celle qui sévit dans les rues, et qui est un outrage à nos capacités de réponses, mais aussi celle qui existe de façon beaucoup moins ostentatoire dans nos quartiers. Les effets migratoires en font évidemment partie. Pour faire de nouveau mention des gilets jaunes, les paroles se sont déliées sur les ronds-points. À gauche, si quelques partis tourangeaux ont parié sur des programmes de gratuité, d’autres sur la citoyenneté, l’écologie ou le festif, aucun n’a cependant pris en compte le problème économique pour en faire découler des mesures adaptées, équitables il s’entend. Je crois au contraire que soulever ces débats est un souci que les formations en lice pour la municipalité en 2020 ne veulent pas discuter, sinon plus tard, après les élections, quand il sera trop tard. Il faut dire aussi que s’engager sur ces sujets remet certaines formations en faveur de la décentralisation en porte à faux des solutions envisageables. La ville ne peut indéfiniment être en tous points colonisée par l’Etat. Nous avons besoin d’avoir certaines coudées franches, quitte à négocier avec Paris ce qui doit être négocié. Il faut abandonner les attitudes vassales.

Le sourire de l’espoir pour le quartier, la ville et ses habitants,
pour la culture et ses potentiels dynamisants.
Le programme phare de la gauche pour les municipales 2020 à Tours ?
Soyons optimistes et visionnaires.

L. L. : Sans appui de la part d’une formation politique, ton propos est isolé et n’a aucune chance de parvenir à s’imposer.

M. P. : La culture est un bien commun, je la défends comme telle. En ce sens, s’il n’a pas lieu avant, je m’attends à un nouveau débat entre les deux tours. Si le mois dernier, après l’échec d’un premier rassemblement des gauches, j’ai dû quitter la table des réunions un peu déçu, j’ai néanmoins perçu une écoute favorable de la part de certain.es personnes quant à la place du potentiel culturel. Je crois que les formations de gauche ont encore le temps, avant les élections, de se retrouver à nouveau et d’inscrire dans leurs programmes des mesures conséquentes, aussi bien pour la culture que pour désengorger les chemins qui mènent les Tourangeaux et les Tourangelles au chômage. En fait, comme toutes les formations disent vouloir favoriser le développement économique et la culture, il est temps de les prendre au mot et de voir leur intégrité en la matière.

L. L. : Oui, mais sur quels critères ? Comment mettre en place une politique qui permettrait de répondre à ces problématiques.

M. P. : La première chose à envisager, c’est de désengager la ville des projets affairistes de l’actuelle majorité. Une économie culturelle ambitieuse a besoin des ressources foncières de son territoire, c’est vital pour la ville et ses habitants. Que le Président de la Métropole ou le Maire actuel de Tours préfèrent les voir dans les mains des acteurs les mieux placés sur leur échiquier relationnel ne répond pas à l’intérêt général. Le dossier Porte-de-Loire est un exemple flagrant des cooptations immobilières et financières orchestrées par les politiques locaux. Idem pour le haut de la Tranchée, dont la culture et les nombreux métiers qui lui sont liés ont besoin pour s’exprimer économiquement. Voilà un lieu à la hauteur du défi et, comme Victor Hugo a donné son nom à l’école qui doit être détruite, je me souviens de certains ses discours. C’est bien à un écrivain, au milieu des naufrages démocratiques tourangeaux, de défendre une certaine idée contemporaine de la culture. En fait, il faut sortir du tertiaire et redonner une vision industrieuse de nos potentiels. L’ancienne mairie de Saint-Symphorien peut être un formidable relais pour une économie différente et proche des différentes expressions artistiques. Surtout cela permettrait d’offrir à Tours-nord une structure qui la sortirait de l’isolement dans lequel cette portion oubliée de la ville se trouve.

Un lieu bien nommé Victor HUGO à défendre pour un renouveau culturel

L. L. : Que proposes-tu, finalement ?

M. P. : Il faudrait développer, mais d’abord, je crois en l’urgence de faire émerger des solutions coopératives. L’individualisme n’est plus une solution durable. Le cadre coopératif, dès qu’il est bien compris, est très performant. Pour faire simple, je dirais qu’il faut avoir un esprit libéral dénué des vices du profit. Dans son organisation, la coopération permet de libérer les aptitudes de chacun sans être soumis aux pressions des postures hiérarchiques. Quand je dis qu’il est nécessaire de permettre à des coopératives de montrer leur force et leur détermination sur une volonté économique de grande ampleur à l’échelle de la ville et des environs, c’est parce que la situation en regard du chômage mérite qu’on s’y attelle, et pourquoi pas, entre autres, par le prisme des différentes disciplines artistiques. Les métiers de l’image ont à l’heure actuelle de beaux jours devant eux, leurs débouchés sont planétaires. Regarde le cinéma, par exemple, les séries, les grandes fresques historiques ou de science-fiction, elles font vivre un nombre impressionnant de métiers, des costumier.es aux décorateur.es, et ce jusqu’aux comédien.es et auteur.es, etc.

De l’espace et du foncier pour lutter contre le chômage des Tourangeaux et des Tourangelles par le biais d’ingénieries culturelles dans le souci et le respect des valeurs de la terre et de l’humain. C’est possible grâce à de nouvelles volontés politiques.

L. L. : Tu imagines faire de la concurrence aux studios de cinéma espagnols, anglais, tchèques ou tunisiens.

M. P. : Quand je vois le nombre de personnes sans boulot, le nombre d’artistes ou de manuels laissés pour compte, je me dis que tout est à faire. Toutes les idées sont bonnes. De plus, les terrains de l’aéroport seront disponibles un jour ou l’autre. Autant commencer à les occuper maintenant, au lendemain des élections. L’urgence est de freiner l’ardeur des affairistes, dont l’égoïsme n’est plus à démontrer, et redonner de l’espoir au plus grand nombre. Il y a environ 280.000 chômeurs et chômeuses en Région Centre. Je te fiche mon billet qu’au contraire de ce que veulent faire entendre les plus pernicieux, toutes ces personnes ne sont pas heureuses de leur sort. Moi, je dis aux formations de gauche : « Soyez visionnaires et agissez ! ». Si elles le souhaitent, je serais à leur écoute et saurais créer le mouvement nécessaire, techniquement, juridiquement et bien entendu humainement.  La jeunesse si décriée pour son soi-disant désintérêt pour le travail suivra et, en dernier ressort, c’est aussi elle qui conduira les travaux de refondation de la culture.

L. L. : Crois-tu que ce soit possible à Tours ?

M. P. : Oui !

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Les poteaux de « nico nu » et du Module de Zeer
Tours-rive-nord – Place de la Tranchée – Janvier 2020

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