Le Café de Paris

En fascicules… C’est le mode que j’ai choisi pour éditer la plupart de mes récits en toute quiétude. J’évite le mot indépendance parce qu’il ne conviendrait pas, sachant que mes récits dépendent dans une large mesure de mes lectrices et de mes lecteurs. Il y a des histoires que l’on ressasse et qu’il est bon, un jour, de s’en défaire. « Ma part de Londres » est de celles-ci sauf que je n’ai jamais cherché à m’en départir, au contraire. Il y a dans cette courte autobiographie une musique et un parfum auxquels je me suis attaché, et des garçons et des filles formidables que je n’oublierai jamais.

Moins visible, même s’il transpire entre les lignes, il y a ce garçon que j’étais et que je ne serai plus. J’y pense plus souvent à mesure que les années m’éloignent de lui. C’est aussi cela, le miracle de l’autobiographie, la bienveillance que l’on peut porter à sa vie, témoin passant d’une existence et de celles d’autres personnes, de paysages également, et des sociétés dans lesquelles tous coexistent. Faire revivre dans un texte des moments disparus, des êtres aussi, c’est leur conférer une importance particulière, bien qu’un flou les nimbent de mystère.

Un visage dit beaucoup et peu à la fois. Une vie en-dessous s’anime, avec ses joies, ses espérances et sûrement ses peines. Appréhender l’autre dans toutes ses dimensions est voué à l’échec, il est un iceberg duquel seule une parcelle nous apparaît et nous émeut. Quoi de plus fugitif qu’un collègue de travail, une petite amie ou un colocataire dès lors que l’on sait que nos routes vont diverger ? Nos destins sont tous différents et nous tirent sans cesse vers des latitudes inconnues. Comment retenir ces moments extraordinaires dès lors qu’ils filent comme le vent et que rien ne pourra les empêcher de se fondre dans le cosmos.

Après le Clifton, où s’est mis en place mon voyage, comme pour Stephen dans l’Ulysse de Joyce, les personnages que j’ai croisés se sont révélés indéfectibles au déroulement de mes pérégrinations. Le paysage n’offrait, somme toute, qu’un élément matériel sur lequel tracer des lignes, mais quel paysage ! J’ai tenté de dépeindre Londres du mieux possible parce que, aussi étrange que cela paraisse, un homme peut tomber amoureux d’une ville et en parcourir tous les contours, comme le corps d’une maîtresse.

Au Gastro, un bistro franchouillard de Clapham où travaillait déjà un Français, mon sentiment a changé vis-à-vis du voyage parce que je découvrais une nouvelle indépendance et la possibilité de me poser. Mais ce n’était qu’un leurre. Si j’avais traversé une mer puis un fleuve, si l’aventure avait commencé, la durée n’en était qu’à ses prémices, et c’est en me plongeant dans l’intérim que j’ai affronté les premières grosses tempêtes de la survie à Londres.

Jusqu’à ce que je pousse les portes du Café de Paris.

Illustrations : Elena Isac (Le Clifton et UES), Bruno Moure (Le Gastro) et Théo Gosselin (Café de Paris), sauf pour le vestibule du Café, emprunté à une carte postale.

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