EAKIN & ILANA / Chapitre 72

« Lorsque l’aube pointa, Endu alla frapper à la porte de la chambre où dormait Ilana. Celle-ci, dans l’emprise d’un rêve ou d’un cauchemar, finit par percevoir l’appel. Elle eut un mal fou à s’asseoir sur le bord du lit et signifier à son hôte qu’elle l’avait entendu. Vieillie, les cheveux défaits, les yeux par terre, elle ne savait plus où elle se trouvait ni où elle devait aller, s’il lui fallait partir, rien, mais une chose demeurait certaine, elle était une fois de plus coupée de tout ce qu’elle aimait.

Par les volets fermés une faible traînée lumineuse éclaira la pièce, heurtant çà et là des objets lourds et sombres. La chambre était trop chargée. Ilana avait besoin d’alléger ses esprits mais la réalité la rattrapait. Elle attrapa la robe qu’elle avait mise la veille, l’enfila et sortit de la chambre en se tenant au chambranle. En bas, comme un homme dans une cuisine, le vicomte faisait trop de bruit. Dans le couloir de l’étage, d’autres portes menaient vers d’autres pièces dont l’une était la salle d’eau. En voyant son visage dans un miroir à facettes, la jeune femme eut un sentiment d’effroi. Elle était épouvantable. Endu avait monté de l’eau claire, elle s’en aspergea le visage, griffé par endroits. La fraîcheur lui fit du bien. En voyant une paire de ciseaux qui trainait, elle eut une subite impulsion. Elle s’observa quelques instants dans le miroir, lissa ses cheveux entre ses doigts et… »

 

***

Pris comme ça, sans le déroulé de l’histoire à laquelle il appartient, un chapitre n’a guère sens. Je l’ai choisi très au hasard, pour voir ce qu’il avait à dire. L’histoire d’Eakin & Ilana pourrait se résumer à un roman Fantasy, et ce serait assez pratique quand la littérature est souvent catégorisée par des archivistes en quête perpétuel de classement. Les aventures de Zadig sont-elles de la Fantasy ? Je me pose la question depuis que J. P. S. a osé le parallèle entre mon récit et les pérégrinations du personnage de Voltaire.

Fantasy, conte moderne, romance ou  épopée, peu importe tant que ce texte est en cours et, par conséquent, assez peu visible dans un monde où l’image semble primer sur le texte, notamment et surtout dans les écrans de nos réseaux sociaux. En fait, je me suis attelé à ces personnages et à leur histoire à partir d’un événement vécu que j’ai sublimé pour en extraire tous les aspects les plus fantasmagoriques possibles et inimaginables. A vrai dire, si je n’ai pas oublié le jour où j’ai écrit le postulat de base de ce récit, la date précise de ce départ ne me revient pas avec exactitude mais, j’en suis sûr, plus de dix années sont passées depuis.

En matière d’écriture, je n’ai  de leçon à donner à personne, sauf à dire que nous sommes tous des écrivains en puissance. Cependant, l’expérience de ce long texte en cours me permet au moins de mesurer à quel point je me suis fourvoyé. Je ne dirai pas que j’ai fait une erreur, mais je m’y suis très mal pris dès le commencement. Ou plutôt, pour rester positif, disons que je suis parti sans me soucier le moins du monde de l’après.

L’histoire répond assez bien au canon de la Fantasy. Dans un royaume rétrograde, une belle princesse et un jeune homme connaissent ensemble leur premier amour. Ensuite une malédiction frappe et les sépare, obligeant chacun d’eux à poursuivre son destin en gardant à l’esprit tout le long du récit cet instant magique où ils se sont connus. Cet inassouvissement m’a souvent fait réfléchir sur le sens de la narration. Emmener un texte toujours plus loin comporte des paliers émotionnels et techniques qui s’affrontent régulièrement.

Émotionnellement, aborder un thème ou une situation définie implique une relation directe de l’esprit et des sentiments de l’auteur dans la narration. C’est évidemment un leurre, un leurre sympathique mais un leurre quand même. J’aurai beau tout faire, je ne serai jamais l’incarnation de mon héroïne ni ne vivrai toutes les aventures dans laquelle je l’ai propulsée. Idem pour mon héros. Pourtant, les années passant, il m’arrive de reconnaître quelques traits enfouis dans mon inconscient qui ont très certainement inspiré, à mon insu, certains passages du roman.

Techniquement, c’est l’option laborieuse du processus. Quand je dis « fourvoyé », c’est parce qu’après plus d’une décennie je suis bien obligé d’accepter le fait d’avoir déjà passé beaucoup trop de temps sur ce travail, que je trouve de plus en plus titanesque alors que je ne suis qu’un infinitésimal monceau de chair appelé à disparaître bientôt. Dans l’absolu, j’ai tout de même et heureusement le loisir de penser que j’arriverai au terme de cette expérience hors du commun. Sans me comparer aux plus grands écrivains, je pense à Hugo, Tolkien, George R. R. Martin, Balzac, Homère et tant d’autres génies laborieux, j’ai l’impression qu’une ambition souterraine a longtemps sous-tendu cette œuvre à laquelle j’ai déjà tant donnée.

C’est mon droit le plus strict de consacrer ma vie à mon inspiration. Je suis un irrésolu des systèmes qui tendent à manipuler mon existence, et ce depuis mon enfance. Nul besoin de psychologue, j’ai assez médité la question, et Eakin & Ilana sont sûrement la part invisible, ou dominante, de mes aspirations frustrées ou mal vécues, comme ils savent refléter par endroits mes plus belles réussites et mes plus grandes joies, le tout dans un maelström fictionnel où le fantasme est roi.

En un sens, grâce à ces jeunes gens aventureux, une forme de jeunesse et de naïveté continuent d’occuper mes songes. Quand bien même ces derniers seraient en danger face à une société de plus en plus malveillante, celle-ci ne se préoccupant principalement que de profit et de prédation, les parcours respectifs de mes personnages me permettent de résister, à ma façon, à l’oppression contemporaine de nos états et de leurs gouvernements, tous trop polis pour être honnêtes. Toute fiction est le reflet d’une réalité.

Contrairement à d’autres textes que j’ai achevés, c’est en digressant perpétuellement que j’ai poussé les limites de la narration. En relisant Zola, j’ai saisi chez lui un effet inverse. C’est un bloc sans aspérités. Tout est dit et rien ne peut-être rajouté. Le travail en amont est considérable alors que chez moi l’inspiration conduit et la trame et le détail. Je m’embarque sans gilet de sauvetage et je voie par la suite comment dépatouiller l’affaire, à la façon des Mystères de Paris d’Eugène Sue ou de certaines œuvres de Dickens, réputé grand feuilletoniste.

Cependant, là où j’ai peut-être entortillé l’aventure, c’est au niveau de la réécriture. J’agis habituellement selon deux principes assez distincts l’un de l’autre. Ou  j’écris tout d’une traite et je me cantonne au résultat après une ou deux relectures, ou bien je me laisse surprendre par l’envie de pousser la narration un peu plus loin. Ici je reprends une scène, là j’insère une idée, ou bien encore j’étire une description ou un dialogue. Ce procédé est à double tranchant. Son principal intérêt est d’étoffer le texte, mais son inconvénient majeur est de ne le terminer jamais.

Je n’ai pas la contrainte d’un éditeur. Personne ne me dicte un agenda. Aucune sortie prévue ne m’oblige à finir dans un temps imparti. Tous mes ouvrages ont cette liberté de se renouveler à chacune de mes éditions, généralement à cinq exemplaires par volume. Autrement dit, d’une édition sur l’autre des modifications s’opèrent et enrichissent le texte. Ce n’est même pas un concept, c’est une façon de faire. En explorant les possibilités de la micro-édition, des « façons » apparaissent, à moi de les essayer et de voir ce qu’elles peuvent apporter au livre, ou plutôt au fascicule pour être au plus juste de ce que j’obtiens au bout de la chaîne de fabrication.

Ainsi, le passage en début de cet article a-t-il été écrit, puis réécrit, plusieurs fois, sera lu et corrigé par deux amies, lu et revisité à nouveau, et pour parvenir à quel stade ? lequel sera peut-être dépassé plus tard par une nouvelle idée ou un nouveau développement. Est-il parfait pour autant ? J’en doute et ce n’est pas le propos, pourvu qu’il soit lisible et empreint d’émotion. D’ailleurs, quand j’y pense, dans un autre ouvrage, intitulé L’Archange, j’ai écrit une scène à peu près similaire. L’écriture est faite d’obsessions, allez savoir pourquoi !

A bientôt.

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