Chronique Branco Plenel Ruffin

L’écrivain est un citoyen comme un autre et son existence est aussi concernée par la politique que n’importe qui. En ce sens, il m’arrive de quitter les rivages de la fiction ou de la poésie pour m’engager sur ceux de la contestation. Ce n’est pas la posture que je préfère, loin de là. J’ai même la nette impression que j’y perds mon temps, mais à qui la faute, sinon aux faiseurs de tracas quotidiens que sont les malveillant.es qui nous gouvernent ? Il y a une dimension victimaire dans la contestation que je voudrais réfuter que je n’y parviendrai pas, mais les convictions dépassent ce type de considération. Quand faut y aller, faut y aller.

Avoir une opinion contraire à la norme reste une manière de rester vivant intellectuellement alors que la société, tant qu’elle ne se révolte pas, accepte sans mot dire tout ce que ses représentant.es lui imposent. C’est un acte en pensée salutaire qui mérite d’être mis en actes, par tous les moyens. L’écriture est le seul moyen à ma portée, et si j’en use librement je me demande chaque jour jusqu’à quand cela sera encore possible.

La crise des Gilets jaunes aura fait apparaître dans le paysage social une contestation quasi générale sur notre territoire français. Tout à coup, des millions de personnes ont manifesté leur mécontentement sur les routes, sur les ronds-points, dans les médias, dans leur foyers, face à leurs écrans, au bistro, au boulot, partout où ils ont pu se rencontrer, se réunir et partager leurs doléances, nombreuses, très nombreuses.

Nous avons tous été percutés par ce mouvement, d’une façon ou d’une autre. De mon côté, les manifestations provoquées par la loi El Khomri et les combats autour de la zad de Notre-Dame-des-Landes m’avaient déjà mobilisé. Un feuilleton dans la Rotative (le média libertaire en ligne de Touraine), un essai en forme de fanzine, quelques articles ici ou là et je remplissais mon devoir d’écrivain-citoyen. Toutefois, ce n’est pas à proprement parler mon travail, c’est la pression de l’actualité qui me motivait alors, au risque d’en oublier mes responsabilités quotidiennes ou mes romans. C’est alors un corps en rupture qui s’exprime, à tort ou à raison, pourvu qu’il participe à sa manière à l’esprit du plus grand nombre et se range du côté d’un peuple qu’il côtoie chaque jour de sa vie.

Et puis il y a ceux dont le métier les rapproche au jour le jour de ces éruptions populaires et les propulsent, là aussi par devoir s’ils sont intègres. Je veux parler des journalistes, des lanceurs d’alerte, des politiciens, et j’ai choisi trois d’entre eux, qui ont commenté les derniers événements, chacun selon ses possibilités éditoriales, ses convictions et ses prérogatives professionnelles.

Je n’ai pas lu pour vous mais pour m’informer trois livres qui feront sûrement foi dans le futur de la situation. Certes, la presse aura amplement enrichi le débat, mais grâce à Juan Branco, Edwy Plenel et François Ruffin, nous aurons, nous autres lointains sujets d’un État élitiste et centralisé, enfin pu entrevoir comment les arcanes du pouvoir actuel s’étaient constitués, et ce n’est pas joli joli à lire.

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Juan Branco aura toute ma sympathie dans cette modeste chronique. Jeune, présentant bien, une logorrhée rapide, fluide et efficace, il m’a impressionné dans ses interviews, notamment celle réalisée avec Daniel Mermet pour Là-bas si j’y suis. Son livre Crépuscule, comme le laisse penser Denis Robert dans la préface, sera sorti à l’arraché. Le style est assez éloquent sur l’urgence de l’écriture, et de sa solitude certainement. J’ai l’impression que l’éditeur a pris le texte dans son jus et l’a publié tel quel. Juan s’est pressé et il a eu raison, nous avions besoin de savoir au plus vite et il était sans doute le mieux placé pour nous expliquer le fonctionnement de la mise en orbite d’un ovni politique.

Je n’irai pas reprendre ses développements, vous pourrez les lire si vous trouvez son bouquin, mais il est édifiant de constater à quel point nous sommes dépossédés de notre démocratie au profit du profit d’une poignée d’individus, lesquels me seront, cette lecture terminée, des plus antipathiques, et plus encore. Au-dessus de ce panier de prédateurs sociopathes, parce que je ne vois pas d’autres termes pour les nommer, se trouve notre président de la République, Emmanuel Macron, qui subit un traitement non moins sévère que ses acolytes. Essoufflés, nous suivons l’auteur derrière les un.es et les autres, engagé.es dans une immense partie d’accaparation du pouvoir, et nous les voyons s’octroyer les ressources du pays, notamment fiscales pour les entrepreneurs les moins philanthropes, c’est-à-dire la majorité d’entre eux.

Petites et grandes manipulations sont permises, surtout le mensonge pour la fabrication d’une image présidentielle, grâce au concours d’une caste particulièrement vorace dont les moyens de s’enrichir passent par le dépeçage systématique du peuple de France. Dans ce Who’s who de la prédation démocratique, le focus est mis sur les personnes et leurs bas procédés, le Président en tête.  

Pour dénoncer le tour de passe-passe oligarque que connait dorénavant la France de façon notoire, il aura fallu le toupet d’un garçon sans peur. Lucide, il n’hésite pas à se livrer en pâture en montant en première ligne, au point de se couper d’un réseau qui l’aurait conduit au panthéon des privilégiés. Refusant par dégoût ces odieux stratagèmes, et sûrement par honnêteté vis-à-vis de lui-même, il ne cède pas à la tentation, il ne se corrompt pas. Crépuscule est le livre dénonciateur d’un « traître », comme il se nomme lui-même, ou d’un irréductible, à mon sens. Ce n’est certes pas facile de se retourner contre ses maîtres et de les dépeindre tels qu’ils sont en réalité : des fossoyeurs du bien commun. Mais vous n’être pas seul, Juan, vous avez fait le meilleur choix, vous vous êtes tourné vers le peuple et sa grande Histoire, alors que ceux dont vous osez faire le procès ne sont que des ombres au milieu des lumières de l’espoir, de la poussière à cimetière.

Ce n’est pas tout, les lignes consacrées aux médias sont inouïes. Vu que je m’informe par d’autres réseaux que ceux auquels il fait mention, je ne suis pas étonné, mais un lecteur non averti apprendra beaucoup sur le traitement de l’information en France. Les Gilets jaunes analysent aujourd’hui beaucoup mieux ce système qui les muselait à coups d’intoxication médiatique. La pilule ne passera plus de la même façon. Il y a une indéniable éthique de la responsabilité chez Branco, et c’est la raison pour laquelle il dérange, à son corps défendant. 

Pour finir, il n’a pas allumé que les médias dans son livre, il a aussi mis le feu chez les plus grandes maisons d’édition, jusqu’à chez Gallimard et sa fameuse « Collection Blanche ». Dommage, mais c’est comme ça, tout fout l’camp dès lors qu’il faut caresser la bête dans le sens du poil.

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Chez Edwy Plenel, cofondateur de Médiapart, que je n’ose présenter plus avant tant le bonhomme est un dinosaure de l’investigation journalistique, son livre « La victoire des vaincus » m’aura affecté différemment. Autant l’essai de Branco est sauvage et semble écrit avec les tripes, autant celui de Plenel est réfléchi et se base sur l’histoire, moderne et contemporaine. On sent néanmoins le militant de toujours, le journaliste cramponné à son sujet et à ses convictions, il n’en démordra pas, c’est un homme qui aime viscéralement la démocratie, il y a de la fureur contenue dans ce bouquin, c’est parfaitement écrit, c’est d’un journalisme droit et ferme, ça tient la barre, le propos est étayé, l’économie et les chiffres sont là juste ce qu’il faut pour nous enseigner le principal sans nous gonfler, la philosophie pointe son nez sans nous faire la leçon, la politique est omniprésente mais nous dit des vérités cachées, les références au passé nous donne un cours d’histoire précis et adapté à la question, soit le cours de celle qui se déroule devant nos yeux, avec ses escrocs et ses menteurs, ses tyrans et ses courtisan.es, ses affairistes et ses barbouzes, lesquels sont choyés par un président malhonnête parce qu’il ne répond qu’à une seule et unique cause, celle de répondre en tous points à ceux qui lui ont permis d’être en place, pour les servir.

Si Edwy Plenel nous donne une remarquable leçon de journalisme, il y a dans sa narration une grandiloquence appropriée qui élève le sujet et l’amène à nous faire vivre dans les salons du pouvoir, près des Bonaparte jusqu’à notre ridicule jupitérien. Tous nos gouvernants — Mitterrand en exergue et pour lequel l’auteur ne cache pas son inimitié — passent à la moulinette avec une verve étonnante, l’auteur mêlant une connaissance approfondie du système et des gens qui l’ont servi ou le servent aujourd’hui, contre nous et contre la démocratie. Heureusement, de tous temps des journalistes dignes de ce nom ont combattu le mensonge, et Plenel rend un sincère hommage à Charles Delescluze. Il met la barre au plus haut et nous ne pouvons que lui en savoir gré. Notre époque a besoin de ce niveau d’exigence.

Les hommes au pouvoir ne sont pas ménagés dans ce qui pourrait passer pour un pamphlet si tout n’était pas d’une vérité déconcertante. La déconstruction des postures des un.es et des autres est plus qu’intéressante, elle nous enseigne bien des choses sur ce que l’homme et la femme « d’en bas » ignoreraient si ce type de publication venait à disparaître.

Je suis heureux, au passage, de me souvenir que mes amis Verlaine et Rimbaud étaient au nombre des sympathisants de la Commune — sur les barricades de laquelle un de mes grands-oncles serait mort au dire de ma grand-mère maternelle —, contrairement à Émile Zola et Anatole France, et même à Georges Sand, citations à l’appui, car, pendant qu’il y est, Edwy Plenel règle quelques comptes littéraires.

Une petite phrase pour conclure ce chapitre : « Tout le problème, aujourd’hui, c’est que la présidence Macron se comporte comme si elle était d’ores et déjà ce pouvoir confiscatoire. »

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Pause. Promenade aux bords de Loire avec mon chien. En croisant des promeneurs, je me demande quelle conscience les anime. Comme j’aime bien savoir ce que pense les gens, j’ai tendance à tailler la bavette avec tout le monde. Aussi j’aimais, si on peut dire, me rendre sur le rond-point de l’aviation à Parçay-Meslay. J’ai eu envie, un moment, d’interviewer les personnes qui s’y relayaient. Ce n’est pas trop mon truc, d’interroger les gens. Alors on discutait, on parlait de la situation, on échangeait, on se reconnaissait.

François Ruffin est d’une autre trempe. Il suffit de s’embarquer au long cours de son livre et avec lui sur ces ronds-points pour comprendre. Dans « Ce pays que tu ne connais pas », nous suivons François dans son parcours de la même manière que nous avons suivi Juan dans le sien, soit les études privilégiés pour le jeune avocat de WIKILEAKS, et les reportages dans la France des oubliés pour le fondateur de FAKIR. Interpellant Emmanuel Macron tout au long de l’ouvrage, le député de la Somme nous emmène chez nous, dans cette France de tous les jours où s’anime l’âme de sa population.

Partout, des voix s’élèvent et renouent avec une dignité qu’elles croyaient perdue. C’est cela, le livre de Ruffin, la voie de la dignité, et elle transpire à chaque page. Oui, embarqués, nous nous arrêtons avec lui là où s’expriment enfin celles et ceux dont les existences, il y a peu, semblaient éteintes. Une nouvelle ère, lumineuse, s’ouvre alors, celle du partage des idées et de la concertation, partout où il est possible de manifester sa colère, parce qu’il est aussi question de colère.

Comme Branco, Ruffin a dû faire vite pour mener cette enquête du bonheur et des peines aux quatre coins de notre beau pays. Son film : J’veux du soleil, est de cet ordre, ce sont les images du livre, des femmes et des hommes qui ont revêtu un gilet de sécurité jaune pour avoir le sentiment d’appartenir à un monde jusqu’ici caché.

De ces trois livres, la  lecture de Ce pays que tu ne connais pas est la plus aisée. Un plaisir, bien que le sujet soit néanmoins grave. Le parallèle entre l’homme du peuple et le président n’est pas fortuit. Même ville, même collège, même génération, tout les réunirait s’ils n’avaient un regard différent sur la société. L’un est tourné vers la parade, l’autre vers de malheureux spectateurs, tombés en disgrâce depuis que l’État les a lâchement abandonnés. Ce n’est même plus de l’abandon, c’est de l’exploitation. Les Français en sont là, mis, eux et leur famille, en servage par un régime de plus en plus seigneurial.

À la façon de Juan Branco et d’Edwy Plenel qu’il complète, François Ruffin relate les connivences du pouvoir, les arrangements des médias et la pression de leurs propriétaires sur leurs rédactions à fin de mettre en place leur poulain. On sent au fil des pages non pas les compromissions du système, mais l’oppression des acteurs de ce système. Le rythme du livre balance entre les paroles des petites gens et les interpellations envers ce président illégitime qui aura réussi, grâce à son entregent, à manipuler une population entière. Un arriviste, un opportuniste, voilà ce qu’est Macron, mis à nu par un récit dans lequel, pas à pas, l’inhumanité du personnage se révèle.

Quel est le souci de ce réformant sur mesure pour ses amis ? Plaire à ceux qui l’ont modelé et posé aux plus hautes marches du pouvoir, pour qu’à la fin il les serve. Ce qu’il fait, à notre détriment, parce que l’argent du pouvoir vient aussi de notre poche. La France subit un hold up fiscal sans précédent depuis le roi soleil.

Bien mieux que la plupart des chroniqueurs dont je parcours les articles dans les journaux ou ceux dont j’écoute les commentaires à la radio, beaucoup mieux que tous ces éminents spécialistes aux ordres de l’Élysée, Ruffin m’aura clairement, grâce au témoignage de Roland, instruit sur l’escroquerie du CICE, ou l’art pour les entreprises de créditer directement en recettes des avantages fiscaux sensés générer de l’emploi, et de les y laisser.

Et la ritournelle continue ainsi dans une écriture vivante et animée, pleine de tours d’esprit qu’un poète pourrait lui envier (moi par exemple). L’imposture de Macron grandit au fil des pages et, ainsi qu’avec Edwy Plenel et Juan Branco, François Ruffin nous livre la triste vérité sur notre actuelle république, virant au régime présidentiel pur et dur.

En parcourant ces lignes, je suis affligé par ce mauvais coup du sort. Mais j’ai encore une once de foi dans ce pays parce qu’il est fait d’une chair bourrée d’espoir. Cette affaire n’est pas terminée. Les masques sont tombés, et, comme personne ne daigne descendre dans la rue pour acclamer Jupiter, gageons que grâce à l’information, à la liberté d’expression, mais aussi grâce au courage de celles et ceux qui se soulèvent, dans nos villes et nos campagnes, pour le défier, nous réussirons un jour à le destituer, lui et ses aigrefins, maintenant que toutes leurs mesquines combines sont connues de tous.

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Pour terminer, un mot sur ces maisons d’éditions qui prennent elles aussi le risque de faire paraître l’imprononçable.

Avant sa parution, Crépuscule est sorti en PDF sur le net. Notre jeune avocat devait faire peur avec ses diatribes fusillant l’élite gouvernementale et ses courtisan.es. C’est Au diable Vauvert des éditions Massot, qui publient aussi de la poésie, que le livre et son auteur trouveront une oreille attentive.

La victoire des vaincus d’Edwy Plenel est publié par les éditions de La Découverte, dont le catalogue et le site prouvent que des éditeurs sont encore capables de résister à l’oppression.

Pour Ce pays que tu ne connais pas, François Ruffin a choisi, vu qu’il n’accorde pas ses faveurs d’écrivain à qui le tente, les éditions Les Arènes pour être publié. Il avait déjà commis avec elles Les petits soldats du journalisme. Si j’en crois Wikipédia, cette maison avance aux coups de cœur.

Voilà donc, en conclusion, un petit salut amical à trois maisons d’édition, parce que toutes ne fonctionnent pas selon le modus vivendi imposé pour rendre grâce à l’État macronien.

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