Libre arbitre

Cette époque m’ennuie de sa complexité. Loin de me retourner sur un passé révolu pour en exhumer je ne sais quelle raison, je constate que nous avons tous, de notre vivant, un rapport très intime avec le temps qui défile. En puisant dans cette image de mon enfance, je mesure une période déjà longue qui continue de se produire, jour après jour, et, comme les êtres chers disparus, des échos tentent désespérément de remonter à la surface. Il n’en reste pas grand-chose, sinon des souvenirs ténus, fragiles, qui s’estompent.

Camion Gury annees 60 1750 px

J’étais à la ramasse des branches mortes, que nous chargions dans le camion avant de les faire bruler en un grand feu au milieu du parc de mon grand-père. La guerre avait laissé de sombres témoignages et il n’était pas rare de trouver, à moitié enfouis dans le sol, des obus de 14-18. Lorsque cela arrivait nous les prenions, sans doute avec délicatesse, et les superposions le long d’une allée près d’un muret. C’était presque un jeu. Aujourd’hui ce genre d’exercice serait considéré comme une mésaventure dangereuse et une armada de démineurs interviendrait. J’ai l’impression que tout ou presque, de nos jours, rejoint cet élan sécuritaire et que plus rien n’est fait ou appréhendé simplement. Pas un geste du quotidien ne contient son interdiction et sa sanction, à tel point que nous n’osons plus prendre le taureau par les cornes sans en prévenir qui de droit. Nous sommes dépossédés de nos initiatives, de notre courage et de notre libre arbitre. Pourtant, à quelques kilomètres seulement, des guerres font rage et s’approchent. Que l’ennemi soit à nos portes ou qu’il soit dans nos rues, nous sommes démunis tant la paix que veut nous imposer la société nous cache, à défaut de nous prévenir, des réalités de plus en plus oppressantes.

Hier matin un ami, durant la manifestation contre la réforme du code du travail, me faisait à peu près la même remarque sans que nous en ayons discutée auparavant. Ce soir, près de chez moi, une simple fête, prévue depuis des mois, a été annulée, là encore, pour des raisons de sécurité, par la préfecture.

Le libre arbitre cesse peu à peu d’exister en France.

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