L’appréhension du sauteur à la perche

En athlétisme, la seule discipline où je me suis vraiment distingué durant ma scolarité fut le saut à la perche, je meurs de trouille sur le quatrième barreau d’une échelle mais dans les airs je me lâchais au bout d’une perche sans sourciller…

grâce à ce sport j’ai connu l’attente, vous savez ce moment d’inquiétude mêlée de concentration pendant lequel le corps et l’esprit se fondent avant de s’élancer, les autres passent ou échouent, je continue, jusqu’à ce qu’il n’y en ait plus qu’un seul, moi, tout étonné, sur la ligne, le souffle court, le trac face aux autres, la fierté et l’humilité se chamaillant la première place, la peur de faillir, ou de réussir, et puis, comme l’élastique se détend en claquant, assez réfléchi, les dés sont jetés, faut y aller, je les pressens, je sais qu’ils sont là, mes camarades de classe, ceux qui espèrent une chute, du spectacle, que je tombe et me fasse mal comme celui qui s’est cassé le bras l’autre jour en retombant à côté du matelas, ou ceux qui se laissent aller au suspens, va-t-il le faire, ou pas, allez, GO, c’est parti, il faut courir, vite, prendre son élan, marquer ses pas, brandir la perche, pas n’importe comment, et la planter dans la fosse, elle plie, le corps se cabre, les jambes montent au ciel, le tronc suit, les bras bandent leurs muscles, poussent sur la fibre en tension, et les mains s’ouvrent…

dans les airs, je regarde la lune, pieds sur terre, mains dans les poches, elle brille, toute ronde, joue entre de sombres nuages, je pense, aux anciens, rêveurs ou astrologues, aux paysans, aux rois, à tous ceux qui ont voulu s’élever ou comprendre, comment ça marche, qu’est-ce que c’est que cette boule blanche, qui va de gauche à droite, trace un cercle dans l’espace, quel est ce prodige, car c’est prodigieux, sensation d’immensité tout autour, de profondeur noire, bleue le jour, et les hommes en questionnement, qui cherchent, qui trouvent parfois, pour eux-mêmes, pour leur prochain, les autres, proclamés différents, par la langue, le geste, la parole…

que sait-on au juste, pas grand-chose, raison, croyances, suppositions, chacun avance selon ses certitudes ou ses doutes, à quoi sert d’imposer, de gagner, de gagner quoi, plus de quoi, de l’argent, de la gloire, du pouvoir, certes, quel homme n’a-t-il pas rêvé de posséder plus qu’il n’avait, tirer le bon numéro au loto, trouver la bonne idée, le bon job, braquer un casino, régner sur un plus grand monde, car il y a ceux qui ont grandi avec la volonté de dominer, ils y arrivent, c’est leur destin au jour le jour, leur péché mignon, leur vice, leur ambition, celle de la puissance…

je suis au bout de ma perche, il y a ce moment précis où tout est à l’envers, je marche sur le ciel, en apesanteur, une fraction de seconde pendant laquelle je sais que j’y suis arrivé, je suis passé, il n’y a plus de questions, la tension est relâchée, peut-être quelques applaudissements, oui, je les entends, belle performance, la barre était placée haute…

pareil au coin de mon bureau, seul dans ma concentration parmi mes contradictions, loin des salles de rédaction affairées, pas d’éditeurs en vue, aucune commande spécifique, pas de collectif, sans doute pas d’argent à la clé, enfin sans soutien particulier d’un groupe de presse ou d’une organisation non gouvernementale, ni d’aucune institution, rien que ma personne interrogeant ma liberté, tandis qu’ailleurs d’autres auteurs souffrent de ne pouvoir s’exprimer, et qui apprécieraient ne serait-ce que le quart de mon innocence…

l’arène, le qu’en dira-t-on, je tourne autour, rien d’évident, un temps, celui de la mesure, du poids des idées, les forces en présence, les bonnes et les moins bonnes, celles qui tuent sans sommation, celles qui écoutent patiemment, celles qui ignorent et celles qui usent de sagesse, et moi dans tout ça, citoyen du monde et de l’Europe et de la France à la fois, dans l’espace, confiné dans une géographie à frontières, entre des pensées arriérées ou modernistes, comment se situer, quels pièges éviter, quels ennemis, pour un mot, pour une voix discordante ou simplement différente, quelles forces combattre, quelles injustices dénoncer, quelle folie contredire, et quelle vie mener sans le souci d’être là pour quelque chose ou quelqu’un…

le fléau, qui tente par tous les moyens d’imposer ses limites, condamne la femme et lie l’homme, des religieux, brocardant chacun son Dieu ou son panthéon de dieux, son Fils, son Prophète, son totem, ses effigies, la négation de la vérité dans la bouche de prélats ambitieux, conquérants de peuples naïfs, voyez, la parole s’est muée en arme blanche, et il n’y aura de cesse tant que l’homme sera homme, le sang continuera de couler, éternellement…

voici les dernières divinités, elles attendaient depuis longtemps, vénérées en silence, en secret, jalousement, l’économie et la finance, et leurs progénitures gravitationnelles, les lobbys et ses corruptions, la presse, toute une planisphère reliée à leurs intérêts, les riches sans complaisance, les pauvres au PMU de la misère sociale, les citoyens bafoués par les promesses de ceux qu’ils persistent à élire, les élus à la droite de ces divinités occultes, qui a raison, quelle raison ?…

je suis sur la ligne de départ, je suis prêt, rempli de confiance envers ce petit bout de terre hexagonal qui porte en lui tant d’héritages, voyez ce maillage, voyez ce peuple pluriel dont les couleurs font retentir l’espoir d’une seule et même espèce humaine…

démocratie chérie, ta gloire s’élève de la richesse de tes différentes voix, et nous, citoyens du monde, notre sacrifice est celui de la parole, pour qu’elle s’élève éternellement au fronton de tes institutions, pourvu qu’on en défende et en préserve l’esprit fondateur, veillons à ce que cette liberté ne soit jamais étouffée, ni sous la menace, ni sous le poids des chaînes…

je m’élance

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